ROMAN

Animals – Ceridwen Dovey

Ceridwen Dovey est diplômée de l’Université de Harvard en anthropologie et en cinéma documentaire. Elle publie en 2008 son premier roman, Blood kin, paru en France sous le nom de Les liens du sang aux éditions Héloïse d’Ormesson. Elle revient en 2014 avec Only the animals paru en novembre 2016, toujours aux éditions Héloïse d’Ormesson sous le titre Animals.

Animals est traduit de l’anglais (Australie) par Joachim Zemmour et Marianne Colombier.

Il s’agit, selon moi, d’un véritable chef-d’oeuvre.

L’ouvrage se présente comme un recueil de dix histoires indépendantes. 10 vies non-humaines condamnées par l’Homme, durant une période chaotique de l’histoire : un ours affamé durant le siège de Sarajevo, une moule victime de Pearl Harbor, un chien fauché sur le front au cours de la Seconde Guerre mondiale, un perroquet tombé sous les bombes de Beyrouth, ou encore une tortue, ayant appartenu à la fille de Tolstoï, évanouie dans l’espace pendant la guerre froide…

La particularité de ces histoires ? Ce sont les animaux eux-mêmes qui les racontent. De petites biographies de ces laissés-pour-compte de l’Histoire.

 

Un peu d’humour au sein de ce chaos

Malgré la tristesse des événements, l’auteur parvient à éparpiller ici-et-là des petites touches d’humour. Les personnages de la tortue de la fille de Tolstoï, et du chat de Colette vont feront sans aucun doute sourire.

Quelques exemples :

« Cette nuit-là, le matou a insisté pour que nous chassions en no cat’s land, comme il l’appelle » (le chat de Colette)

« Il paraît qu’il n’a même pas daigné mettre une tortue dans l’histoire –pas même une tortue totalitaire ! – ce qui en dit long sur les sentiments qu’il me portait. » (la Tortue qui a vécu une partie de sa vie avec Georges Orwell)

« Muss n’était pas très instruit, mais s’il y avait bien une chose qu’il savait mieux que tout autre, c’est qu’il n’avait plus envie de s’entendre dicter, depuis sa prime jeunesse de moule bleue, tout ce qu’il devait faire ou manger, quand sécréter ou non ses filaments de byssus, à quels tuyaux artificiels adhérer et selon quel schéma, etc. […] » (une moule)

« Ma mère était sans arrêt contrariée par les noms stupides que la Navy donnait à ses dauphins : pourquoi nous recruter en raison de notre intelligence supérieure, pour ensuite nous appeler Tuffy ? » (un dauphin de l’US Navy)

 

Une réflexion sur le spécisme

La mise en avant de différentes formes d’intelligence permet de reconsidérer la place d’inférieurs que notre société donne aux animaux non-humains.

« Eux –les humains – semblent croire que ce qui les distingue des autres animaux, c’est leur capacité à aimer, à éprouver du chagrin, à se sentir coupables, à passer l’abstraction, etc. Mais ils se trompent. Ce qui leur confère une place à part, c’est leur talent pour le masochisme. C’est en cela que réside leur pouvoir. Prendre plaisir à souffrir, tirer sa force de la privation : voilà ce que c’est, l’être humain. » (un chimpanzé)

Cette mise en avant se fait tant dans la manière d’écrire – on se rend compte que pour comprendre un animal non-humain, on a besoin qu’il transmette ses pensées par écrit ou en parlant, or c’est évidemment impossible dans la réalité, et cette distance du langage nous incite à les mettre à l’écart – que dans la mise en scène de la nouvelle d’un singe en 1917 en Allemagne : celui-ci a acquis tous les comportements humains – langage, habits, comportement, tenue du corps, etc. – et c’est absolument effrayant.

On se rend alors compte que façonner un monde à notre image n’est pas notre but, c’est par définition contre-nature alors pourquoi ne pas vivre en paix avec ces différences et en profiter?

« Elle aimait à me rappeler la chance que j’avais d’avoir vu le jour dans un centre d’entrainement militaire d’élite. Je pense que ce qu’elle voulait dire, c’est que je devais être reconnaissante de ne pas être née dans un aquarium, vouée à une existence inutile. C’était sa façon de s’arranger avec la culpabilité d’avoir mis au monde un être qui ne connaîtrait jamais la liberté. Entre jouir de la liberté puis la perdre, ou ne l’avoir jamais connue, quel est le pire ? Je ne peux pas dire que cela m’ait manqué. » (un dauphin de US navy).

Comme le rappelle cette citation (J.M. Coetzee) en début de livre : « Toute créature est une clé pour toute créature. Un chien en train de se lécher au soleil, dit-il, est un chien à un moment donné et au moment suivant il est le véhicule d’une révélation. »

Beaucoup d’écrivains sont mis en avant dans chaque nouvelle comme ayant considéré les animaux non-humains comme leurs égaux. On pourra citer entre autres Kafka, Colette, Hemingway, Jack Kerouac, etc.

« Elle avait perfectionné son jeu de mime pour son rôle-titre dans La chatte amoureuse, au Bataclan, en m’observant encore plus attentivement que d’habitude, rampant par terre autour de moi, copiant mes moindres mouvements, mes moindres frémissements, mes moindres mines affectées… » (le chat de Colette)

« Dans la hiérarchie affective de notre maîtresse, il avait toujours été clair que les chats étaient supérieurs aux chiens, mais aussi que n’importe quel quadrupède surpassait l’engeance des « Deux-pattes » […]. » (le chat de Colette)

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