Roman

BARBEY D’AUREVILLY – L’ensorcelée

L’AUTEUR

Jules Amédée Barbey d’Aurevilly  est un écrivain français né le 2novembre 1808 à Saint Sauveur le Vicomte dans la Manche, mort à Paris le 23 avril 1889 à Paris. Toute son œuvre littéraire est marquée par la foi catholique et le péché. Une écriture phantasmatique. « Son œuvre est la vengeance de ses rêves ». Il trouve dans l’écriture où tout est possible trouve son espace de liberté.

Il écrit toujours la même chose : la technique, l’angle d’attaque changent. Le contenu, les thèmes obsédants : la chute de l’homme. Dramaturgie du désir impossible. On aime toujours celui qu’on ne devrait pas aimer. L’amour est lié au péché. Œuvre fondée sur la foi, le blasphème, le sacrilège, profanatrice.

Il est rétrograde : l’avenir n’a aucun sens, le présent le dégoûte. Ce monde archaïque d’avant la révolution, il pense être le passeur de cette mémoire. Enfant, il a entendu sa famille récriminer contre la révolution qui a freiné l’ascension sociale de sa famille.

Il a compris que la révolution était quelque chose qui ne pourrait jamais être réparée. Il insiste sur la monarchie qui s’était déshonorée et avait creusé sa propre tombe. Il est hors de son temps avec « l’aristocratique plaisir de déplaire ».

On retrouve toutes ces préoccupations dans l’ensorcelée.

L’HISTOIRE

L’histoire relate un événement fondateur du récit : l’engagement de l’abbé de la Croix-Jugan auprès des Chouans. Lorsque ce dernier pense sa cause perdue, il tente de se suicider et renie son humilité de prêtre. Il survit malgré à une horrible blessure au visage, signe de sa rébellion. Quelques années plus tard, « lorsqu’on rouvrit les églises », réapparaît cet ancien moine aux vêpres de Blanchelande. Apparaît également le personnage emblématique de Jeanne Le Hardouey. Jeanne donne à l’œuvre de Barbey d’Aurevilly son titre fantastique : dans une atmosphère sombre et mystérieuse, elle subit un « ensorcellement » à la vue de cet abbé au capuchon noir.

L’aspect fantastique du roman gomme un l’aspect historique du roman, qui a l’avantage de montrer les difficultés que rencontre l’installation de la paix sociale  dans les régions de chouanerie.

L’auteur nous annonce dès le deuxième chapitre, le parti pris qui va présider au roman :

« Moi qui crois que les sociétés les plus fortes, sinon les plus brillantes, vivent d’imitation, de tradition, des choses reprises à la même place où le temps les interrompit : moi, enfin, qui me sens plus de goût pour le système des castes, malgré sa dureté, que pour le système de développement à fond de train de toutes les facultés humaines, et qui, d’un autre côté, admirais l’aisance, la franchise, l’attitude du corps et de l’âme. »

L’auteur s’est inspiré pour ce roman des récits entendus sur la chouannerie :

« Je les avais recueillis là où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartons et des chancelleries, mais l’histoire orale, le discours, la tradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d’une génération et qu’elle a laissée, chaude du sein qui la porta et des lèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de la génération qui l’a suivie. »

Il demande à son compagnon de lui raconter l’histoire de l’abbé de la Croix-Jugan.

« J’ai toujours cru, d’instinct autant que de réflexion, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive la magie, je veux dire : à la tradition de certains secrets, comme s’exprimait Tainnebouy, que des hommes initiés se passent mystérieusement de main en main et de génération en génération, et à l’intervention des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l’humanité. »

Un chouan échappé de la bataille de la Fosse tente de se suicider à la lisière de la forêt de Cérisy (la bataille de la Fosse, 5 novembre 1799)

 Une vieille paysanne le ramène chez elle et le soigne.

« Royaliste, parce qu’elle honorait Dieu, elle ne douta donc pas que les balles bleues n’eussent fait les plaies qu’elle pansait, et ce lui fut une raison nouvelle pour les soigner avec un dévouement et plus chaleureux et plus tendre. »

Cinq soldats républicains la voient faire un signe de croix et la menacent.

« Dépravés par ces guerres implacables, ces cinq Bleus n’étaient point de ces nobles soldats de Boche ou de Marceau que l’âme de leurs généraux semblait animer. Tout vin à sa lie, toute armée à ses goujats. »

Ils saupoudrent le visage du blessé de charbon ardent, qui ne meurt pas : c’était l’ancien moine de l’abbaye dévastée, le fameux abbé de la Croix-Jugan. Après la Terreur, les messes recommencent et ce fameux abbé refait surface.

« Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. »

Une des paroissiennes Jeanne est subjuguée.

« Elle se demandait ce qu’il pouvait être arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l’empreinte d’un pareil martyre, et ce qu’il avait dans son âme pour la porter avec un pareil orgueil. »

Fille d’un noble, elle s’est mésalliée en se mariant avec un fermier. L’abbé a connu son père dans sa jeunesse. La passion l’emporte.

« Il lui était monté du cœur à la tête le jour où elle avait rencontré l’abbé de la Croix-Jugan chez la Clotte, et jamais il n’en redescendit. Comme une torche humaine, que les yeux de ce prêtre extraordinaire auraient allumée, une couleur violente, couperose ardente de son sang soulevé, s’établit à poste fixe sur le beau visage de Jeanne-Madeleine. »

Toutefois ses sentiments ne sont pas partagés.

« … Le moine blanc et pâle, qui semblait l’archange impassible de l’orgie, tombé du ciel, mais relevé au milieu de ceux qui chancelaient autour de lui devait être un de ces hommes mauvais à rencontrer dans la vie pour les cœurs tendres qui savent aimer. »

L’abbé se sert d’elle pour transmettre des courriers et informations aux anciens chouans.

« Elle avait multiplié pendant longtemps les courses les plus périlleuses, pour le compte de cet abbé, qui ne pensait qu’à relever sa cause abattue, portant des dépêches à la faire fusiller, toute femme qu’elle fût, si elle eût été arrêtée. »

Malgré les avertissements de son amie, la Clotte, elle n’a pas évité cet homme.

« Entre elle et lui il y avait, pour embellir cette face criblée, la tragédie de sa laideur même, le passé des ancêtres, le sang patricien qui se reconnaissait et s’élançait pour se rejoindre, des sentiments et un langage qu’elle ne connaissait pas dans la modeste sphère où elle vivait, mais qu’elle avait toujours rêvés. »

Le corps de Jeanne est retrouvé dans le lavoir. Lors de l’enterrement, la population de Blanchelande met à mort la Clotte ; la vieille haine vis-à-vis de la concubine des nobles se rallume. L’abbé de Croix-Junan la trouve agonisante à son retour au village.

« Lui, qui ne savait pas la raison de cette mort terrible qu’il avait là sous les yeux, pensait aux Bleus, sa fixe pensée, et il se disait que tout crime de parti pouvait rallumer la guerre éteinte. Le cadavre mutilé de la vieille Clotte lui paraissait aussi bon qu’un autre pour mettre au bout d’une fourche et faire un drapeau qui ramenât les paysans normands au combat. »

La situation sociale est encore fragile. Ce tragique meurtre affole les autorités. Celui qui a tenté le premier de la tuer est emprisonné, mais il est impossible de tous les juger.

« La législation était énervée, et, en frappant sur une trop grande surface, on aurait craint de rallumer une guerre dans un pays dont on n’était pas sûr. »

Un sentiment de désolation et de mort teinte la narration de noirceur. Le dénouement brutal et fatal  confère la tension paranormale et fantastique propre à ce roman.

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