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Bref horizon du paysan dans la littérature du XIXème siècle

La campagne intrigue encore aujourd’hui. G. Sand disait déjà en son temps : « Je l’ai dit, et dois le répéter ici, le rêve de la vie champêtre a été de tout temps l’idéal des villes et même celui des cours. »

« De nous jours les campagnes, exclusivement agricoles, ont une grande homogénéité socio-économique. Mais au XIXème siècle le tissu social du monde rural est complexe et dense. »[1]. Le paysan désigne pour nous – de manière plutôt péjorative, il faut le reconnaître – l’agriculteur et l’éleveur.

Au XIXème siècle, le paysan regroupe plusieurs catégories sociales. N’oublions pas, en effet, qu’en 1801, 77 % de la population était rurale. A la fin du XIXème siècle, en 1891, 63 % de la population appartenait encore au milieu rural.[2] On imagine donc bien que cette tranche importante de la population ne peut correspondre à un seul type d’activité ou de milieu social. Ainsi, la plus grande masse de cette population est faite d’ouvriers agricoles ou journaliser, domestiques ou saisonniers : ce sont les plus pauvres. A travers l’Europe, ils sont des dizaines de millions et sont souvent maltraités et surexploités, traités comme des moins que rien :

« Les conditions de vie sont très éprouvantes par la durée du travail, l’effort physique demandé […] l’horreur de l’hébergement. Mais ils sont en général bien nourris pour répondre à l’effort demandé. »[3]

« Seule une minorité d’exploitants et de propriétaires cultivent pour vendre et sont intégrés à des circuits commerciaux. […] La grande masse des travailleurs ne peut vivre de ce que la terre lui rapporte. D’où la recherche de ressources complémentaires »[4] : artisanat, Domestic system.

Nous avons à cet égard choisi trois romans qui illustrent par plusieurs aspects la diversité des campagnes.

Eugénie Grandet, BALZAC, éd. Jacques NOIRAY, Folio classique, 2016.

Paru en 1834, Eugénie Grandet retrace l’histoire d’une jeune fille de province au cœur bon et simple, s’éprenant de son cousin Charles et finalement désillusionnée dans sa recherche désintéressée du bonheur de l’amour.

Balzac y dépeint le style de vie d’une famille de paysans riches car grands propriétaires terriens. On y voit donc :

  • Grandet, le père, avare, tiraillé entre l’amour de sa fille et l’amour de l’argent.

« Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucun sinuosité, et ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l’expression calme et évocatrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d’une plaisanterie faite sur Monsieur Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur l’égoïsme d’un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l’avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. »

  • Eugénie, la fille unique des Grandet.

« Eugénie, grande et forte, n’avait donc rien du joli qui plait aux masses ; mais elle était belle de cette beauté si facile à méconnaitre, et dont s’éprennent seulement les artistes. »

  • Charles Grandet, le neveu corruptible et au cœur impur.

« Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des Chinois, des nègres, des nids d’hirondelles des enfants, des artistes, il fit l’usure en grand. »

  • La Grande Nanon qui reste ad vitam eternam au service des Grandet.

« Ni la Grande Nanon, ni Cornoiller n’ont assez d’esprit pour comprendre les corruptions du monde. »

Malgré tout et malgré leur richesse, les Grandet ont toujours vécu chichement, d’abord à cause de l’avarice du père puis par habitude :

« Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon gris, mal éclairé par deux chandelles ; ces rires, accompagnés par le bruit du rouet de la Grande Nanon, et qui n’étaient sincères que sur les lèvres d’Eugénie ou de sa mère ; cette petitesse jointe à de si grands intérêts ; cette jeune file qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les met et qu’ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves d’amitié dont elle était la dupe : tout contribuait à rendre cette scène tristement comique. N’est-ce pas d’ailleurs une scène de tous les temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple expression ? »

La Mare au Diable, G. SAND, 1846, éditions Folio, 1993, SAINT-AMAND

« Le chef-d’œuvre du roman rustique » selon l’expression que Léon Cellier accorde à L. Vincent.

« C’est l’histoire d’un laboureur précisément que j’avais l’intention de vous dire que je vous dirai tout à l’heure. »

Dans cette œuvre, Sand y raconte l’histoire d’un brave laboureur ayant déjà trois enfants mais veuf. Son beau-père l’incite à reprendre femme mais le laboureur n’y tient point, se remémorant avec trop de vigueur l’amour qu’il avait pour sa Catherine. Mais enfin, un jour, il s’éprend de la petite Marie, de dix sa cadette et cherche à se faire aimer d’elle. Le tout se passe dans le Berry. On y découvre des paysans plus modestes que précédemment. Sand les dépeint moins portés sur l’argent, mais davantage sur les choses du cœur. Elle fait de ces paysans des poètes qui n’en ont pas conscience.

De manière générale, elle décrit une campagne plutôt pauvre. Le père Maurice, il est vrai, assure à sa famille des revenus confortables, suffisamment pour bien manger et bien dormir, grâce à ses quelques terres, mais tous doivent travailler durs, même Germain, le laboureur, le beau-fils.

La petite Marie, d’une grande beauté, est quant à elle très pauvre et fait partie de ces personnes qui se louent à la journée ou à l’année dont il était question dans l’introduction. Elle et sa mère n’ont pas assez pour se chauffer et manger à leur faim, elles s’habillent de guenilles.

Dans le premier chapitre, c’est l’auteur qui parle. Elle évoque son inspiration : les gravures d’Holbein, représentant toutes les catégories de la population poursuivies par la mort. On relèvera les deux citations suivantes :

« Il faut que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni la consolation de la détresse. Dieu ne l’a destiné ni à punir ni à dédommager de la vie ; car il a béni la vie, et la tombe ne doit pas être un refuge où il soit permis d’envoyer ceux qu’on ne veut pas rendre heureux. »

« Sans doute il est lugubre de consumer ses forces et ses jours à fendre le sein de cette terre jalouse, qui se fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu’un morceau de pain le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la journée, l’unique récompense et l’unique profit attachés à un si dur labeur. Ces richesses qui couvrent le sol, ces moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s’engraissent dans les longues herbes, sont la propriété de quelques-uns et les instruments de la fatigue et de l’esclavage du plus grand nombre. »

Une vie, MAUPASSANT, Le Livre de Poche, 1979, Paris.

Dans ce livre de Maupassant, qui est très connu pour ses descriptions champêtres, on peut suivre le quotidien d’une jeune héritière, Jeanne, fille de Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds et de la baronne Adélaïde. Là encore, il s’agit d’une famille qui vit à la campagne, on peut lire à propos de Jeanne :

 « Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris, mais c’était une ville encore et elle ne rêvait que la campagne. »

Mais il s’agit là de petite noblesse. Et non de roturiers. On voit donc que les visages de la campagne sont divers et variés.

« Ils possédaient cependant encore environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil tarit l’eau dans les marécages. »


[1] « Paysan », Dictionnaire du XIXème siècle européen, sous la direction de Madeleine AMBRIERE, PUF, sept. 1997.

[2] « L’évolution de la population agricole du XVIIIème siècle à nos jours », Jean MOLINIER, Economie et Statistique, 1977, pp. 79 et 84 ; URL :  https://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_1977_num_91_1_3127

[3] « Paysan », Dictionnaire du XIXème siècle européen, sous la direction de Madeleine AMBRIERE, PUF, sept. 1997.

[4] Ibid.

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