Autobiographie

CENDRARS BLAISE – L’homme foudroyé

Les carnets autobiographiques du poète baroudeur  : le premier chapitre aborde sa vie dans les tranchées, puis le récit continue à Marseille. Il évoque ses souvenirs à travers quelques prismes avec son style inimitable (certaines phrases occupent une page).

 

BANLIEUE
J’ai toujours été surpris de constater combien rares étaient parmi les écrivains modernes, pourtant sensibles au pathétique de notre époque, ceux qui se sont penchés sur la banlieue, ce visage exsangue de Paris, tombé sur son épaule, la couronne d’épines de traviole. Et si ce n’est pas le visage du Christ, c’est celui de Lazare. Domine, jam fetet (Jean XI, 39)

CHANCE
La chance, cela ne s’enseigne pas. Mais c’est un fait. Une conjoncture.

CINQUANTE ANS
… j’avais l’impression d’apporter la liberté en entrant, ou tout au moins l’air du large car ce n’est qu’à cinquante ans, quand on est sûr de soi et que l’on sait ce que l’on a à dire, que contrairement à la plupart de mes confrères je me suis mis à écrire dans les journaux pour gagner ma vie en toute indépendance, appréciant l’esprit d’équipe d’un journal comme Paris-Soir, mais n’en faisant pas partie.

ECRIRE
Ecrire est une vue de l’esprit. C’est un travail ingrat qui mène à la solitude. On apprend cela à ses dépens et aujourd’hui je le remarque. Aujourd’hui, je n’ai que faire d’un paysage, n’en ai trop vu ! le monde est ma représentation. L’humanité vit dans la fiction. C’est pourquoi un conquérant veut toujours transformer le visage du monde à son image. Aujourd’hui, je voile même les miroirs. Tout le restant est littérature. On n’écrit que « soi ». C’est peut-être immoral. Je vis penché sur moi-même. Je suis l’Autre.

ECRITURE
L’écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d’idées et qui fait flamboyer des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l’alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire, c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres.

GENS DE LETTRES
Je voudrais raconter dans quelles circonstances mélodramatiques, et surtout bouffonnes, je fis la connaissance de cet homme qui aurait pu exercer sur moi une si grande influence, mais qui me détourna de la fréquentation des gens de lettres, ces animaux malades de la peste comme je les nomme aujourd’hui en mon for intérieur quand il m’arrive de penser à eux dans la solitude, à la vie qu’ils mènent devant les glaces pleines de reflets des grands cafés de Paris, à leur déformation professionnelle, à leurs grimaces, à leur vanité inégalable, à leur mesquinerie, à leurs hochets esthétiques ou honorifiques, à leurs parlotes, à leurs phobies, en un mot à leur folie des grandeurs…

GRAMMAIRE
Amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.
Cette règle grammaticale a tout fait pour me pervertir l’esprit et me livrer à la débauche poétiquen car je me la suis répétée des milliers de fois depuis les bancs du collège et dans toutes les circonstances de la vie dont je me récréais ou qui me souriaient. Elle m’est apparue très tôt comme la règle d’or de la poésie et un merveilleux entraînement musical quand je compris que cela pouvait également se réciter en mineur, et jusqu’à satiété,… ».

GUERRE
La guerre m’a profondément marqué. Ça oui. La guerre c’est la misère du peuple.

Ce n’est pas mon genre et la guerre n’est pas un jeu à se faire peur. C’est de la démence. A moins qu’il ne soit pas paradoxal de conclure du particulier au général et d’affirmer que la guerre est pour les peuples un excitant, une drogue contre la peur de vivre.

LEGIONNAIRE
D’ailleurs, mon copain et moi, chacun dans son genre, portions la même flétrissure, l’estampille de la Légion qui fait que l’on ne supporte pas plus la vie (lui, par exemple, la vie de tribu ou de famille) que l’art ou l’esthétique (moi). Un ancien légionnaire est un bouc puant, ou un ivrogne, ou un mauvais ange, ou tout simplement un sale bougre.

PERFECTION
J’ai dit que Paquita était une espèce de messager de la mort et elle l’était par son goût du fini, du parachevé, du méticuleusement mis au point du luxe qu’elle apportait dans les détails, du définitif. Or, la perfection, c’est un arrêt de mort.

POCHARD
J’entrai dans la maison chercher une bouteille et deux verres. On n’a pas fréquenté durant des années un Utrillo ou un Modigliani, qui étaient des sacripants et les plus foutus ivrognes de Montmartre et de Montparnasse, sans savoir comment traiter un pochard.

POETE
Comme si la place d’un poète n’est pas parmi les hommes, ses frères, quand cela va mal et que tout croule, l’humanité, la civilisation et le reste.

PSYCHANALYSE
L’interprétation est toujours un arrangement posthume. D’où l’inutilité de la psychanalyse qui coupe les cheveux en quatre et dont l’acrobatie symbolique ne séduit que les âmes malades. La vi c’est plus simple que cela et beaucoup, beaucoup plus compliqué. C’est toujours de l’action, de l’action directe et l’action directe ne laisse pas prise au remords malgré ses chocs en retour.

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