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CHATEAUBRIANT François-René – Itinéraire de Paris à Jérusalem

Au début du XIXe siècle, le voyage en Orient reste encore une aventure individuelle, réservée à une élite et soumise aux dangers qu’ont toujours connu les explorateurs.
1806, c’est un prétexte littéraire et son désir de retrouver une foi brulante, qui le décide à faire enfin le voyage dont il rêve et dont il parle depuis trois ans. Quant au retour en Espagne, il reste discret car il y retrouve Nathalie de Noailles. Un voyage dangereux : tempêtes, pirates, brigands grecs, pillards du désert, hostilité et arbitraire des fonctionnaires turcs.
Le succès de cet ouvrage est attesté par le grand nombre de parodies qu’il suscita : par exemple, l’Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, en passant par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques…
« Un voyageur est un espèce d’historien : son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il vu ou ce qu’il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre ; »

 


Les mémoires d’une année de sa vie
« Je n’ai point fait un voyage pour l’écrire ; j’avais un autre dessein : ce dessein, je l’ai rempli dans les Martyrs. J’allais chercher des images ; voilà tout. »
D’une part, il entreprend ce périple afin de rédiger les Martys (Eudore, dernier descendant de Philipœmen, héros de la liberté grecque, est un soldat de l’Empire romain sous Dioclétien. Le récit d’Eudore met en scène un long voyage, dont les principales étapes sont Rome, les pays barbares du nord, l’Armorique, le désert d’Égypte et la Terre sainte)., dont il a établi le plan.

Mais, son but ultime : Jérusalem. Toute sa vie, il cherchera à retrouver la ferveur religieuse de son enfance.
« Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre Sainte, avec les idées, le but et les sentiments d’un ancien pélerin. Mais si je n’ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de Montfort, du moins la foi me reste ; à cette marque, je pourrais encore me faire connaître des antiques Croisés. »
Cette quête spirituelle se retrouve tout au long des pages :
« Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme toute le monde ; mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l’homme dans ce moment devient religieux ; le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone. »
La religion (étymologiquement : ce qui relie) est un langage universel.
Le chef de la loi veut savoir pourquoi il voyage :
« Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages, en disant que j’étais un pèlerin de Jérusalem ! « hadgi ! Hadgi ! » s’écria-t-il. Il fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. »
Les routes sont dangereuses. Toutefois, il est un personnage officiel, sous la protection de l’empereur. Aussi, il est accueilli à bras ouvert par les différents consuls tout au long de son périple.
« Nous nous rendîmes chez l’aga, pauvre hère, juché sur une sorte de lit de camp… Il répondit qu’il me ferait donner des chevaux et un janissaire pour me rendre à Coron, auprès du consul français, M. Vial ; que je pourrais aisément traverser la Morée, parce que les chemins étaient libres, vu qu’on avait coupé la tête à trois ou quatre cents brigands, et que rien n’empêchait plus de voyager. »
Les populations ne sont pas toujours accueillantes, à Misitra
« Des enfants aussi méchants que les Spartiates dont ils descendent, se cachent dans ces ruines (château), épient le voyageur, et, au moment où il passe, font crouler sur lui des pans de murs et des fragments de rochers. Je faillis être la victime d’une de ces jeux lacédémoniens. »
Régulièrement, il rappelle son voyage en Amérique, où on sait qu’il a largement extrapolé ses exploits.
« Je me rappelle encore le plaisir que j’éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l’Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit…. J’aimais jusqu’à la voix de l’Iroquois, lorsqu’il s’élevait un cri du sein des forêts, et qu’à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. »
Il déplore les changements de civilisation
« Cette mobilité des choses humaines est d’autant plus frappante, qu’elle contraste avec l’immobilité du reste de la nature. Comme pour insulter à l’instabilité des sociétés humaines, les animaux même n’éprouvent ni bouleversements dans leurs empires, ni altération dans leurs mœurs. »
Il décrit minutieusement tous les monuments d’Athènes
« C’est ainsi que j’achevai ma revue des ruines d’Athènes : je les avais examinées par ordre, et avec l’intelligence et l’habitude que dix années de résidence et de travail donnaient à M. Fauvel. Il m’avait épargné tout le temps que l’on perd à tâtonner, à douter, à chercher, quand on arrive seul dans un monde nouveau. J’avais obtenu des idées claires sur les monuments, le ciel, le soleil, les perspectives, la terre …. »
Il a ainsi une idée juste des décors nécessaires à son livre « les Martyrs »
Son principal but est Jérusalem.
Les conditions du repos sont spartiates :
« Après le souper, Joseph apporta ma selle qui me servait ordinairement d’oreiller ; je m’enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de l’Eurotas sous un laurier. »
Les conditions politiques sont dangereuses : la Roumélie, la péninsule balkanique sous domination ottomane est l’objet de troubles. Le voyage vers Constantinople par la terre est impraticable.
Il doit se rendre dans un petit village de l’Attique : les habitants feront alors un feu sur la colline pour faire signe à un bateau, et lui signaler ainsi qu’il doit prendre un passager.
Les conditions météorologiques emportent sa décision de ne pas rester plus longtemps :
« la crainte de manquer la saison du passage à Jérusalem l’emporta sur toute autre considération. Les vents du nord n’avaient plus que six semaines à souffler ; et si j’arrivais trop tard à Constantinople, je courais le risque d’y être renfermé par le vent d’ouest. »
Il déplore le joug ottoman
« Mais si j’avais pensé, avec des hommes dont je respecte d’ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur de tous les gouvernements, quelques mois de séjour en Turquie m’auraient guéri de cette opinion. »
Il traverse la Méditerranée :
« Nous allions vent largue ; notre esquif, penché sous le poids de la voile, avait la quille à fleur d’eau ; les coups de la lame étaient violents ; les courants de l’Eubée rendaient encore la mer plus houleuse ; le temps était couvert ; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des vagues. »
Humour : Surprenante la manière de naviguer des Grecs :
« Le pilote est assis, les jambes croisées, la pipe à la bouche : il tient la barre du gouvernail, laquelle, pour être de niveau avec la main qui la dirige, rase le plancher de la poupe. Devant ce pilote à demi couché, et qui n’a par conséquent aucune force, est une boussole qu’il ne connaît point et qu’il ne regarde pas. A la moindre apparence de danger, on déploie sur le pont des cartes françaises ou italiennes ; tout l’équipage se couche à plat ventre, le capitaine à la tête : on examine la carte… on finit par ne rien entendre à tout ce grimoire des Francs ; on se recommande à la providence, et l’on attend l’événement. »
Caractère inaliénable de la Judée :
« La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de l’âme, par ce mélange, un sentiment et des pensées qu’aucun autre lieu ne peut inspirer. »
Quelles sont les principales dépenses d’un pèlerin :
« La plus grande dépense des pélerins consiste dans les droits qu’ils sont obligés de payer aux Turcs et aux Arabes, soit pour l’entrée des Saints-Lieux, soit pour les Cafarri ou permissions de passage. Or, tous ces objets réunis ne montent qu’à soixante-cinq piastres vingt-neuf paras. … Si le pèlerin allait au Jourdain, il faudrait ajouter à ces frais la somme de douze piastres. »
« Enfin, j’ai pensé que, dans une discussion de faits, il y a des lecteurs qui verraient avec plaisir les détails de ma propre dépense à Jérusalem. Si l’on considère que j’avais, des chevaux, des janissaires, des escortes à mes ordres ; que je vivais comme à Paris quant à la nourriture, aux temps des repas, etc. ; que j’entrais sans cesse au Saint sépulcre à des heures inusitées, que je revoyais dix fois les mêmes lieux, payait dix fois les droits, les caffarri, et mille autres exactions des Turcs, on s’étonnera que j’en aie été quitte à si bon marché. »
Comme il est protégé par l’autorité de l’empereur, les Pères le font Chevalier du Saint Sépulcre gratuitement.
« On me délivra mon brevet, revêtu de la signature du Gardien et du sceau du couvent. Avec ce brillant diplôme de chevalier, on me donna mon humble patente de pèlerin. Je les conserve, comme un monument de mon passage dans la terre du vieux voyageur Jacob. »
Après Jafa, il part pour Alexandrie.
« Mon projet était, après avoir vu Carthage, de finir mes courses par les ruines de l’Alhambra. »
Rétrospective de son voyage, alors qu’il vogue sur les mers :
« J’avoue que j’éprouvais un certain sentiment de plaisir en pensant que je venais d’accomplir un pèlerinage que j’avais médité depuis si longtemps. J’espérais mettre bientôt à fin cette sainte aventure, dont la partie la plus hasardeuse me semblait achevée. Quand je songeais que j’avais traversé presque seul le continent et les mers de la Grèce ; que je me retrouvais encore seul, dans une petite barque, au fond de la Méditerranée, après avoir vu le Jourdain, la mer Morte et Jérusalem, je regardais mon retour par l’Egypte, la Barbarie et l’Espagne, comme la chose du monde la plus facile : je me trompais pourtant. »
Il avait décrit les ruines d’Athènes car elles ne sont bien connues que par des professionnels de l’art, Jérusalem parce que c’était le but de son voyage. Il laisse le lecteur se renseigner sur l’Egypte s’il le désire, en lui conseillant de lire les martyrs.
« Enfin, j’ai moi-même dit ailleurs tout ce que j’avais à dire sur l’Egypte. Le livre des martyrs, où j’ai parlé de cette vieille terre, est plu complet touchant l’antiquité, que les autres livres du même ouvrage. »
La dernière partie du voyage ne concernent que quelques pages. L’essentiel du récit se concentre sur la Grèce et Jérusalem.
Grandiloquent, il conclut :
« Je ne suis plus jeune ; je n’ai plus l’amour du bruit ; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au-dehors que des orages ; dans tous les cas, j’ai assez écrit, si mon nom doit vivre ; beaucoup trop, s’il doit mourir. »
Il a rédigé ce journal arrivé en France, avec l’aide de plusieurs livres traitant de ces pays. Aussi, chaque ville traversée, il en retrace l’histoire, l’art, les œuvres littéraires. Le récit de son voyage est parfois un peu indigeste.

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