Littérature du XXIème siècle

De Vigan Delphine – les heures souterraines

LE ROMAN : Chaque jour, Mathilde prend la ligne 9, puis la ligne 1, puis le RER D jusqu’au Vert-de-Maisons. Chaque jour, elle effectue les mêmes gestes, emprunte les mêmes couloirs de correspondance, monte dans les mêmes trains. Chaque jour, elle pointe, à la même heure, dans une entreprise où on ne l’attend plus. Car depuis quelques mois, sans que rien n’ait été dit, sans raison objective, Mathilde n’a plus rien à faire. Alors, elle laisse couler les heures. Ces heures dont elle ne parle pas, qu’elle cache à ses amis, à sa famille, ces heures dont elle a honte. En parallèle on suit les journées de Thibault, médecin à domicile. Deux âmes perdues dans un monde urbain impitoyable.

Mathilde revient sur les débuts du harcèlement. Des événements, au premier abord sans importance et indépendants les uns des autres, constituent la trame de la machinerie qui s’est mise en place afin qu’elle démissionne.

« Cela avait commencé le soir même, quand Jacques s’était étonné à voix haute, devant plusieurs personnes, de la voir partir à dix-huit heures trente, feignant d’oublier les nombreuses soirées qu’elle avait sacrifiées à l’entreprise pour préparer ses présentations Groupe et les heures passées chez elle à terminer des rapports. Ainsi s’était enclenchée une autre mécanique, silencieuse et inflexible, qui n’aurait de cesse de la faire plier.» « Ce jour-là, elle avait compris que l’entreprise de destruction entamée par Jacques ne se limiterait pas à leur propre service, qu’il avait commencé à la discréditer ailleurs et avait tout pouvoir de le faire. » « Une somme de petites choses insidieuses et ridicules, qui l’avaient isolée chaque jour davantage, parce qu’elle n’avait pas su prendre la mesure de ce qui se passait, parce qu’elle n’avait pas voulu alerter. Une somme de petites choses dont l’accumulation avait détruit son sommeil. »

Elle se sent isolée et ne parvient pas à faire partager ses angoisses.

« Mais peuvent-ils comprendre vraiment ? Ils ignorent ce qu’est l’entreprise, son air confiné, ses mesquineries, ses conversations à voix basse, ils ignorent le bruit du distributeur de boissons, celui de l’ascenseur, la couleur grise de la moquette, les amabilités de surface et les rancoeurs muettes, les incidents de frontière et les guerres de territoire, les secrets d’alcôve et les notes de service, même pour Simon le travail demeure quelque chose d’abstrait. Et quand elle tente de traduire les choses dans un langage qu’ils peuvent appréhender –mon chef, la dame qui gère le personnel, le monsieur qui s’occupe des publicités, le grand grand-chef- il lui semble qu’elle leur raconte une histoire de Schtroumpfs barbares s’entretuant en silence dans un village retiré du monde. »

A travers, son personnage, Delphine de Vigan nous dresse un portrait sans concession du monde du travail actuel.

« Elle ne savait pas qu’une entreprise pouvait tolérer une telle violence, aussi silencieuse soit-elle. Admettre en son sein cette tumeur exponentielle. Sans réagir, sans tenter d’y remédier. » « A grand renfort de réorganisations, de redéfinition des missions et des périmètres, il est parvenu en quelques mois à la dépouiller de tout ce qui constituait son poste. Sous des prétextes divers de plus en plus obscurs, il a réussi à l’écarter de rendez-vous qui auraient pu lui permettre de se maintenir informée, de s’intégrer dans d’autres projets. »

Maintenant elle se demande si, au fond, Laetitia n’a pas raison. Si l’entreprise n’est pas le lieu privilégié d’une mise à l’épreuve de la morale. Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité. » Aujourd’hui il lui semble que l’entreprise est un lieu qui broie. Un lieu totalitaire, un lieu de prédation, un lieu de mystification et d’abus de pouvoir, un lieu de trahison et de médiocrité. Aujourd’hui, il lui semble que l’entreprise est le symptôme pathétique du psittacisme le plus vain. »

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