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Dumas Alexandre – la comtesse de Charny

Roman historique exaltant décrivant la fin du règne de Louis XVI sous 2 angles : complot rocambolesque et déclinaison philosophique.

Résumé :

La Comtesse de Charny se déroule pendant la Révolution française à Paris et dans les villages d’Haramont et Pisseleu, près de Villers-Cotterêts.

Le roman débute sur les journées des 5 et 6 octobre 1789 alors que la famille royale quitte Versailles pour Les Tuileries. Le roman s’attache à certaines personnalités révolutionnaires, comme Maximilien de Robespierre, Jean-Paul Marat, Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, mais met également en scène des personnages de fiction tels que le comte Olivier de Charny, amoureux de la reine Marie-Antoinette d’Autriche qui néglige sa jeune femme, Andrée, la comtesse de Charny qui donne son titre au roman. Son cadet, le vicomte Isidore de Charny, seigneur de Boursonnes, est amoureux de Catherine Billot dont il a un fils, le jeune Isidore.

Le père de Catherine Billot, sans-culotte fidèle aux idées révolutionnaires, ne pardonne pas à sa fille son amour pour un aristocrate et tente d’assassiner le vicomte de Charny. Isidore de Charny trouve la mort pendant la fuite de Varennes en 1791. La comtesse de Charny retrouve le fils illégitime qu’elle a eu dans des circonstances terribles et finit par se faire aimer de son mari. Leur bonheur dure peu. Le comte est abattu au cours des combats de la Journée du 10 août 1792. Andrée est arrêtée et trouve la mort à la prison de l’Abbaye au cours des massacres de septembre 1792.

Dans le roman Joseph Balsamo, Cagliostro commençait son travail de sape pour ébranler la monarchie, dans Le Collier de la reine, il poursuit discrètement son travail de subversion, dans La Comtesse de Charny il y achève son œuvre de destruction.

La vision de Dumas de la Révolution Française :

«  Derrière les hommes qui font les premiers mouvements, il y a ceux qui attendent que les premiers mouvements soient finis, et que, fatigués ou satisfaits, mais, dans l’un et l’autre cas, ne voulant pas aller plus loin, ceux qui ont accompli ce premier mouvement se reposent. C’est alors qu’à leur tour, ces hommes inconnus, mystérieux agents des passions fatales, se glissent dans les foules, reprennent le mouvement où il a été abandonné, et, le poussant jusqu’à ses dernières limites, épouvantent, à leur réveil, ceux qui leur ont ouvert le chemin, et qui s’étaient couchés à la moitié de la route, croyant la route faite, croyant le but atteint. »

On retrouve ici l’idée qui circulait parmi le peuple, sur l’incapacité du roi à tenir sa fonction :

« Le roi n’est pas à la hauteur de sa fonction (Gamain, maître de forge, parle du roi)  : « Ça ne fera jamais qu’un pauvre roi, il est trop honnête, et ça aurait fait un excellent serrurier. Il y en a un, par exemple, que j’exécrais, pour le temps qu’il lui faisait perdre : c’était M. Necker. Lui en a-t-il fait perdre du temps, mon Dieu, lui en a-t-il fait perdre! »

Le couple royal quitte Versailles pour Paris, accompagné de la foule. Toujours ces remarques concernant l’incompétence du roi :

« En échange, au contraire, cette foule cria de tous ses poumons :«Vive La Fayette! » lequel ôtait de temps en temps son chapeau de la main gauche, et saluait avec son épée de la main droite–et «Vive Mirabeau!» lequel passait de temps en temps aussi sa tête par la portière du carrosse où il était entassé, afin d’aspirer à pleine poitrine l’air extérieur nécessaire à ses larges poumons. Ainsi, le malheureux Louis XVI, pour qui tout était silence, entendait applaudir devant lui la chose qu’il avait perdue : la popularité, et celle qui lui avait manqué toujours : le génie. »

Cagliostro prédit  un avenir fort sombre et fait la comparaison avec la révolution américaine :

 « Je le crois pardieu bien ! j’étais au milieu d’un peuple qui se lève, et je suis ici au milieu d’une société qui finit : tout marche à la tombe dans notre monde vieilli, noblesse et royauté, et cette tombe est un abîme. »

La fiction rencontre l’histoire : Gilbert est parti à la recherche de son fils. Il le retrouve chez Marat, le médecin :

« Au moment où le chirurgien prononçait ces paroles quelque peu emphatiques, Gilbert se retournait, comme nous l’avons dit, et jetait un premier regard sur l’être informe qu’il avait devant les yeux… : Vous ne me connaissez pas, confrère ? dit le chirurgien en riant d’un rire qu’il voulait rendre bienveillant et qui n’était que hideux. Eh bien! moi, je vous connais : vous êtes le docteur Gilbert, l’ami de Washington et de La Fayette – il appuya d’une façon étrange sur ce dernier nom – l’homme de l’Amérique et de la France, l’honnête utopiste qui a fait, sur la royauté constitutionnelle, de magnifiques mémoires que vous avez adressés d’Amérique à Sa Majesté Louis XVI, mémoires dont Sa Majesté Louis XVI vous a récompensé en vous envoyant à la Bastille, au moment où vous touchiez le sol de la France. Vous aviez voulu le sauver en lui déblayant d’avance le chemin de l’avenir, il vous a ouvert celui d’une prison – reconnaissance royale! »

on peut noter ce tacle de Dumas envers l’ingratitude des gouvernants (comme son père licencié en  1802. Bonaparte fait prendre un arrêté qui bannit « tout officier ou soldat de couleur – même réformé – de Paris et de ses alentours ». Dumas doit demander une dérogation pour rester à Villers-Cotterêts « 

le lyrisme des phrases  :

« Ô Tuileries! héritage fatal légué par la reine de la Saint-Barthélemy, par l’étrangère Catherine de Médicis à ses descendants et à ses successeurs ; palais du vertige, qui attire pour dévorer, quelle fascination y a-t-il  donc dans ton porche béant, où s’engouffrent tous ces fous couronnés qui veulent être appelés rois, qui ne se croient véritablement sacrés que lorsqu’ils ont dormi sous tes lambris régicides, et que tu rejettes les uns après les autres, ceux-ci cadavres sans tête, ceux-là fugitifs sans couronne? »

Le discrédit jeté sur Marie Antoinette perdure. On la retrouve en proie à ses mauvais génies loin de la tenue que sa position de reine lui impose :

« Mais il n’en était pas de même pour Marie-Antoinette. La mauvaise disposition où était le cœur de la femme nuisait à l’esprit de la reine. Ses larmes étaient des larmes de dépit, de douleur, de jalousie. De ces larmes qu’elle versait, il y en avait autant pour Charny, qu’elle sentait s’échapper de ses bras, que pour ce sceptre qu’elle sentait s’échapper de sa main. Aussi voyait-elle tout ce peuple, entendait-elle tous ces cris, avec un cœur sec et un esprit irrité. »

Les sociétés secrètes : Au début du XVIIe siècle paraissent en Allemagne les manifestes de la fraternité de la Rose-Croix. Ils en appellent aux savants et aux gouvernants de l’Europe, proposant de leur révéler leur mystérieuse sagesse. Après un oubli relatif pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, une nouvelle efflorescence rosicrucienne apparaît au XVIIIe siècle, parallèlement à l’essor de la franc-maçonnerie. En grand administrateur du complot, Dumas fait intervenir leur influence dans le déroulement de son roman :

« c’est que la société des Jacobins, fondée depuis trois mois, compte déjà soixante mille membres à peu près en France, et en comptera quatre cent mille avant un an; en outre, très cher, ajouta en souriant Cagliostro, c’est ici le véritable Grand-Orient, le centre de toutes les sociétés secrètes, et non pas chez cet imbécile de Fauchet, comme on le croit. Or, si vous n’avez pas le droit d’entrer ici à titre de Jacobin, vous y avez votre place obligée en qualité de rose-croix. »

Il utilise aussi l’occultisme, l’occultisme pour donner à son roman un aspect mystérieux.

« Peut-être me demandera-t-on comment, simple historien du temps écoulé, temporisacti, j’expliquerai la prédiction de Cagliostro relative à Robespierre et à Napoléon? Je demanderai à celui qui me fera cette question de m’expliquer la prédiction de Mlle Lenormand à Joséphine? À chaque pas, on rencontre en ce monde une chose inexplicable : c’est pour ceux qui ne peuvent pas les expliquer, et qui ne veulent pas y croire, que le doute a été inventé. 

A travers ce dialogue de la Reine et du médecin Gilbert, Dumas démontre que  la reine est responsable de son destin en refusant de comprendre le peuple :

 « —Eh bien ! où voulez-vous en venir, docteur ? Croyez-vous me rassurer par la vue de cette fédération universelle de trente millions de rebelles contre leur reine et leur roi? — Eh! madame, détrompez-vous! s’écria Gilbert; ce n’est point le peuple qui est rebelle à sa reine et à son roi, c’est le roi et la reine qui sont rebelles à leur peuple, qui continuent à parler le langage des privilèges et de la royauté, quand on parle autour d’eux la langue de la fraternité et du dévouement… Madame, madame! continua Gilbert, il en est temps encore, prenez l’enfant sur l’autel, et faites-vous sa mère! — Docteur, répondit la reine, vous oubliez que j’ai d’autres enfants, les enfants de mes entrailles, et qu’en faisant ce que vous dites, je les déshérite pour un enfant étranger. »

Dumas, en fin connaisseur de son public, alterne l’histoire et les histoires de ses personnages.

« Tandis que Marie Antoinette rouvre à l’espérance son cœur tout endolori, et oublie un instant les souffrances de la femme en s’occupant du salut de la reine ; tandis que Mirabeau, comme l’athlète Alcidamas, rêve de soutenir à lui seul la voûte de la monarchie près de s’écrouler, et qui menace de l’écraser en s’écroulant, ramenons le lecteur, fatigué de tant de politique, vers des personnages plus humbles et des horizons plus frais. »

Mirabeau est mort. La fuite du roi et de la reine a été décidée. Cagliostro prévient son ami Gilbert, médecin de la reine, que ce projet est vain :

« — Je viens d’abord, mon cher Gilbert, répondit affectueusement Cagliostro, comme vient le maître à l’élève pour lui dire : «Ami, tu fais fausse route en t’attachant à cette ruine qui tombe, à cet édifice qui s’écroule, à ce principe qui meurt et qu’on appelle la monarchie. Les hommes comme toi ne sont pas les hommes du passé, ne sont pas même les hommes du présent, ce sont les hommes de l’avenir. Abandonne la chose à laquelle tu ne crois pas pour la chose à laquelle nous croyons; ne t’éloigne pas de la réalité pour suivre l’ombre, et, si tu ne te fais pas soldat actif de la Révolution, regarde-la passer, et ne tente pas de l’arrêter dans sa route; Mirabeau était un géant, et Mirabeau vient de succomber à l’œuvre. »

Tout le lyrisme de Dumas pour raconter le retour de la famille royale à Paris (moment clé de la révolution française : ils sont désormais prisonniers) ;

« Cependant la famille royale continuait son chemin vers Paris, suivant ce que nous pouvons appeler la voie douloureuse. Hélas ! Louis XVI et Marie-Antoinette eurent, eux aussi, leur calvaire ! Rachetèrent-ils, par cette passion terrible, les fautes de la monarchie, comme Jésus-Christ racheta les fautes des hommes? C’est le problème que le passé n’a pas encore résolu, mais que l’avenir nous apprendra peut-être. On avançait lentement, car les chevaux ne pouvaient marcher qu’au pas de l’escorte, et cette escorte – tout en se composant, dans sa plus grande partie, d’hommes armés, comme nous l’avons dit, de fourches, de fusils, de faux, de sabres, de piques, de  fléaux – se complétait par une innombrable quantité de femmes et d’enfants; les femmes, élevant leurs enfants au-dessus de leur tête, pour leur faire voir ce roi qu’on ramenait de force vers sa capitale, et qu’ils n’eussent probablement jamais vu sans cette circonstance. »

Le roi a été obligé de mettre un bonnet rouge. On arrive dans le dernier quart du roman ; Dumas fait intervenir un autre personnage historique qui pour l’instant n’est que témoin :

« Un jeune officier d’artillerie, âgé de vingt-deux ans à peine, avait assisté à toute cette scène, appuyé à un arbre de la terrasse du bord de l’eau ; il avait vu, à travers la fenêtre, tous les dangers qu’avait courus, toutes les humiliations qu’avait essuyées le roi; mais, à l’épisode du bonnet rouge, il n’avait pas pu y tenir plus longtemps. —Oh ! murmura-t-il, si j’avais seulement douze cents hommes et deux pièces de canon, je débarrasserais bien vite le pauvre roi de toute cette canaille ! »

Ce jeune officier, c’était Napoléon Bonaparte.

La famille royale va être conduite au Temple.

« L’Assemblée ne voulait pas rompre avec la Commune pour si peu de chose : elle lui laissa le soin de choisir la résidence royale. La Commune choisit le Temple. Voyez si l’emplacement est bien choisi! Le Temple n’est pas, comme le Luxembourg, un palais donnant, par ses caves, dans les catacombes, par ses murailles sur la plaine, formant angle aigu avec les Tuileries et l’Hôtel de Ville ; non, c’est une prison placée sous l’œil et à la portée de la Commune; celle-ci n’a qu’à étendre la main : elle en ouvre ou ferme les portes ; c’est un vieux donjon isolé, dont on a refait le fossé, c’est une vieille tour basse, forte, sombre, lugubre ; Philippe le Bel, c’est-à-dire la royauté, y brisa le Moyen Âge, qui se révoltait contre lui : la royauté y rentrera, brisée par l’âge nouveau. »

Cet événement marque un tournant dans la Révolution française :

«La Révolution de  1789, c’est-à-dire celle des Necker, des Sieyès et des Bailly, s’était terminée en 1790, celle des Barnave, des Mirabeau et des La Fayette avait eu sa fin en 1792; la grande révolution, la révolution sanglante, la révolution des Danton, des Marat et des Robespierre était commencée. »

On quitte la famille royale  le 21 janvier 1793.

« Les marches de l’échafaud étaient hautes et glissantes; il les monta, soutenu par le prêtre. Un instant celui-ci, sentant le poids dont il pesait sur son bras, craignit quelque faiblesse dans ce dernier moment; mais, arrivé à la dernière marche, le roi s’échappa, pour ainsi dire, des mains de son confesseur, comme l’âme allait s’échapper de son corps, et courut à l’autre bout de la plate-forme. Il était fort rouge, et n’avait jamais paru si vivant ni si animé. Les tambours battaient; il leur imposa silence du regard. Alors, d’une voix forte, il prononça les paroles suivantes :— Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute; je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France !… »

« Son dernier souhait ne fut point accompli, et son sang est retombé non seulement sur la France, mais encore sur l’Europe tout entière ! »

Le roman s’achève sur un épilogue nous permettant de suivre l’histoire des personnages inventés par Dumas.

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