TRIBUNE

Faire exister les femmes dans la langue : adopter l’écriture inclusive.

Qu’est-ce que l’écriture inclusive ? L’écriture inclusive a pour but d’inclure davantage à l’écrit la marque du féminin allant a contrario de siècles de misogynie. Ainsi, l’écriture inclusive aurait surtout pour but de féminiser les fonctions du pouvoir (présidente, sénatrice, députée, etc.) – car, en effet, cela ne pose de problèmes à personne de dire une serveuse, une femme de ménage, une infirmière – et de réintroduire des termes qui existait avant leur bannissement au XVIIème siècle (peintresse, philosophesse, poétesse, autrice, médecine), de marquer entre deux points la marque du féminin lorsqu’il y a lieu de le faire, d’utiliser l’accord de proximité (les exemples pleuvent chez Corneille, Rabelais, Racine, etc.) comme « Des hommes et des femmes heureuses ». C’est donc à dire, et le brillant Bernard Cerquiglini le dit si bien, « l’inscription dans une langue où s’est déposée un ensemble de discriminations – en l’occurrence la misogynie et le sexisme – la nécessaire parité sociale ».

 

 

La langue se parle avant de s’écrire. La langue vit : l’oral a partiellement assimilé l’inclusion avant la plume. Par exemple, il n’est pas rare d’entendre un discours ou un énoncé commencer par « Bonjour à toutes et à tous ». Mais le besoin de convaincre à l’oral ne devrait pas limiter la recherche de parité. Pourquoi ne pas continuer dans cette direction dans l’ensemble des discours, à l’écrit comme à l’oral?

 

Mettons d’office à bas l’idée selon laquelle le langage ne serait pas politisé, qu’il n’aurait aucune fonction de pouvoir. C’est faux. « La langue n’existe pas dans une sorte de monde parallèle ex-nihilo » – Kaoutar Harchi. Le langage est bien un lieu traversé par la politique.

Mais lorsque le député Julien Aubert du haut de son piédestal fustige l’écriture inclusive en la comparant à la Novlangue de George Orwell dans 1984 comme « empêchant toute pensée subversive », n’a-t-il pas en tête cette règle primaire lancée à tout bout de champs dès les premières années de l’écolier, « Le masculin l’emporte sur le féminin » ? Le lavage de cerveau ne se situe pas plutôt dans le fait de suggérer à des millions d’enfants que parmi eux les garçons l’emportent sur les filles envers et contre tout ? A ceux qui penseraient que le point médian (venant du catalan) est hideux, cette règle ne l’est pas moins (je ne trouve aucune beauté dans le fait de dire « Un homme et mille femmes heureux ») : il n’est donc plus question de prendre ne compte des considérations esthétiques, mais de prendre en compte une partie de la population (bien trop) mise à l’écart par des pratiques syntaxiques et morphologiques masculinistes largement issu d’un XVIIème siècle phallocrate et donc on observe encore aujourd’hui les ardents défenseurs (je ne citerai pas le philosophe Raphaël Enthoven qui se pâme de déceler en l’occurrence dans cette suggestion linguistique la négation de l’Histoire du français).

Ces messieurs (davantage que les dames) qui nous empoisonnent de leurs sophismes ne comprennent probablement pas qu’on ne construit pas l’Histoire d’une société en regardant en arrière et que l’avenir de la langue française se situe dans l’égalité Homme/Femme.

 

L’écriture inclusive ne constitue pas un appauvrissement du langage. Et le conservatisme de l’Académie nationale et de ses ultimes partisans est à la langue ce que le mercurochrome est à la jambe de bois : une inutile. L’émergence dans le débat public de la question de la féminisation du français et ses aboutissants incroyablement favorables marquent un éveil des consciences croissant et nécessaire. Et l’émergence des virulentes prises de position contre la volonté de féminiser notre manière d’écrire montre bien que ce n’est pas un débat innocent.

 

Pour conclure, je ne suis pas partisane du fait que féminiser la langue est insuffisant. C’est une nécessité. Par ailleurs, ce n’est pas un combat isolé ; aussi il est inutile de le dévaloriser en invoquant d’autres combats qui seraient « plus nobles ». Il est plus que possible de prendre position (voire de lutter) sur plusieurs combats : l’un n’empêche pas l’autre.

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