Roman historique

FRANCE ANATOLE – Les dieux ont soif

L’AUTEUR

Anatole France, de son nom exact François-Anatole Thibault, est un écrivain français, né le 16 avril 1844 à Paris, quai Malaquais, mort le 12 octobre 1924 (à 80 ans) à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire). Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains de la Troisième République dont il fut également l’un des plus importants critiques littéraires.Il devint l’une des consciences les plus significatives de son temps, s’engageant en faveur de nombreuses causes sociales et politiques du début du XXe siècle.

Il reçut le Prix Nobel de littérature en 1921.

Son père tint  à Paris, une librairie  spécialisée dans les ouvrages et documents sur la Révolution française. Élevé dans la bibliothèque paternelle, Anatole en garda le goût des livres et de l’érudition, ainsi qu’une connaissance intime de la période révolutionnaire, arrière-plan de plusieurs de ses romans et nouvelles, dont « Les dieux ont soif » qui est considéré comme son chef d’œuvre.

Les Dieux ont soif est un roman écrit par Anatole France (1844-1824).

Son succès  est immense, et il est rapidement considéré comme le chef-d’œuvre de l’écrivain. Anatole France apparaît alors comme un symbole de l’humanisme républicain, mais aussi socialiste.
Pourtant, Les Dieux ont soif pose un regard critique sur la Révolution Française, à travers une œuvre qui trahit la vision désabusée de l’auteur sur les mythes fondateurs de la IIIe République.

Le résumé

C’est l’histoire de l’ascension Évariste Gamelin : le personnage principal. Révolutionnaire fanatique, peintre, élève de David, membre de la section du Pont-Neuf.
Lui et les autres personnages vont tous être entraînés par la mécanique tragique d’un pouvoir absolu. Les acteurs et responsables de la Terreur, dirigeant le pays avec des idées abstraites, veulent faire le bonheur des hommes malgré eux. Évariste Gamelin, peintre raté, devient un juré du Tribunal révolutionnaire, condamnant à mort avec indifférence. Il sera victime lui aussi de cette logique terroristeLe personnage principal, c’est Evariste Gamelin, peintre élève de David, se rend ce 21 mai 1790, à l’ancienne église des Barnabites.

« Les saints avaient été tirés de leurs niches et remplacés par les bustes de Brutus, de Jean-Jacques et de Le Peltier. La table des Droits de l’Homme se dressait sur l’autel dépouillé. »

On voit Evariste Gamelin dès la première page signer une pétition contre 22 membres de la Convention, pétition proposée par la section parisienne du quartier  où il habite. Son caractère inflexible apparaît tout de suite comme le fil conducteur d’une fin tragique.

« – Je savais bien que tu viendrais donner ton nom, citoyen Gamelin. Tu es un pur. Mais la section n’est pas chaude ; elle manque de vertu. J’ai proposé  au Comité de surveillance de ne pas délivrer de certificat de civisme à quiconque ne signerait pas la pétition. – Je suis prêt à signer de mon sang la proscription des traîtres fédéralistes. Ils ont voulu la mort de Marat : qu’ils périssent ! – Ce qui nous perd, répliqua Dupont l’aîné, c’est l’indifférentisme. Dans une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il n’y en a pas cinquante qui viennent à l’assemblée. Hier, nous étions vingt-huit.

– Eh bien ! dit Gamelin, il faut obliger sous peine d’amende, les citoyens à venir. – Hé ! Hé ! S’ils venaient tous, les patriotes seraient en minorité… »

Le contexte historique :

Proclamée « Commune », la capitale est divisée en 48 sections armées qui font pression sur la Convention élue par la France entière. Les Conventionnels, à la demande des sections parisiennes, créent des Comités (Comité de salut public, Comité de sûreté générale, Comité de surveillance, etc.) qui dirigent le pays.

Le Conseil général de la Commune de Paris délivre un certificat de civisme, qui est une attestation de bonne conduite et d’orthodoxie politique. En vertu de la Loi des suspects du 17 septembre 1793, les personnes qui ne l’ont pas peuvent être arrêtées. 

L’abstention est l’alliée des dirigeants, qui font leurs petites affaires grâce au manque de mobilisation des citoyens.

Anatole France peint en quelques phrases la situation catastrophique de la France, qui va permettre l’installation de la Terreur : un État d’exception, des violences d’État et des exactions d’individus se réclamant de son autorité, 

 « La situation était effroyable. La plus belle armée de la République investie dans Mayence ; Valenciennes assiégées ; Fontenay pris par les Vendéens ; Lyon révolté ; les Cévennes insurgées, la frontière ouverte aux Espagnols ; les deux tiers des départements envahis ou soulevés ; Paris sous les canons autrichiens, sans argent, sans pain. » Les révolutionnaires ont la foi, car ils n’ont pas le choix.

« Ces hommes de rien, qui avaient détruit la royauté, renversé le vieux monde, ce Trubert, petit ingénieur opticien, cet Evariste Gamelin, peintre obscur, n’attendaient point de merci de leurs ennemis. Ils n’avaient de choix qu’entre la victoire et la mort. De là leur ardeur et leur sérénité. »

Evariste a une foi inconditionnelle dans la révolution. Il représente la majorité de la population : peu de sens critique, conformiste, soumis à l’autorité. Sa mère n’y croit pas.

« Mais ne me dis pas que la Révolution établira l’égalité, parce que les  hommes ne seront jamais égaux ; ce n’est pas possible, et l’on aura beau mettre le pays sens dessus dessous il y aura toujours des grands et petits, des gras et des maigres. »

Alors qu’Evariste vient de recueillir les confidences d’Elodie au sujet d’un ex-amant, il retrouve sa mère et le citoyen Brotteaux devant un bon repas. Ce dernier dénonce les prophétesses.

« Mais il faudrait les détester bien davantage s’ils annonçaient vraiment l’avenir. Car la vie d’un homme serait intolérable, s’il savait ce qui lui doit arriver. Il découvrirait des maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus des biens présents, dont il verrait la fin. L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnaître que, le plus souvent ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque tout ; d’autrui, tout. L’ignorance fait notre tranquillité ; le mensonge, notre félicité.»

Le même Brotteaux justifie les exécutions de la Révolution de cette façon :

« L’unique fin des êtres semble de devenir la pâture d’autres êtres destinés à la même fin. Le meurtre est de droit naturel ; en conséquence la peine de mort est légitime, à la condition qu’on ne l’exerce ni par vertu ni par justice, mais par nécessité ou pour en tirer quelque profit. »

Maurice Brotteaux : Sans être réactionnaire, cet ancien noble se rend bien compte des problèmes que traverse la Révolution en cette période. On peut penser que ce personnage incarne le point de vue de l’auteur. C’est un cynique au sens contemporain du terme : il a une faible confiance dans les motifs ou les justifications apparentes d’autrui, et un manque de foi ou d’espoir dans l’humanité.

Malgré la Révolution, Gamelin croit toujours en dieu :

« La vertu, dit-il, est naturelle à l’homme. Dieu en a déposé le germe dans le cœur des mortels. »

Ce que  Brotteaux relève immédiatement, comparant la foi des révolutionnaires à celle des religieux 

« Je vois, citoyen Gamelin, que révolutionnaire pour ce qui est de la terre, vous êtes, quant au ciel, conservateur et même réacteur. Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que les Français, qui ne souffrent plus de roi mortel, s’obstinent à en garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et féroce. Car qu’est-ce que la Bastille et même la chambre ardente, auprès de l’enfer ? L’humanité copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez l’original, vous gardez la copie ! »

Evariste lui rétorque :

« J’espère, du moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la République aura institué le culte de la Raison, vous ne  refuserez pas votre adhésion à une religion si sage. »

Pour Brotteaux :

« J’ai l’amour de la raison, je  n’en ai pas le fanatisme, répondit Brotteaux. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes. »

Pessimiste, il déclare :

« Ce que nous appelons la morale n’est qu’une entreprise désespérée de nos semblables contre l’ordre universel, qui est la lutte, le carnage et l’aveugle, jeu de forces  contraires. Elle se détruit elle-même, et, plus j’y pense, plus je me persuade  que l’univers est enragé. »

Pour les pauvres gens, rien n’a changé ; ils ne se révoltent pas contre le manque de pain.

« Mais ce n’était pas à craindre, ces pauvres gens, instruits à l’obéissance par leurs antiques oppresseurs et par leurs libérateurs du jour, s’en furent, la tête basse et traînant la jambe. »

Anatole France brosse à travers les propos de Brotteaux, un tableau des maux de la Révolution : le besoin d’une autorité divine de la population, le manque d’instruction, le fanatisme.

Evariste a obtenu un poste de juré, suite à l’intervention de la citoyenne Rochemaure qui intrigue dans le  milieu  du pouvoir. Brotteaux, apprenant la nouvelle, lui fait part de ses considérations concernant la justice.

« Vous aurez à vous prononcer entre la haine et l’amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l’erreur, dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée. Mais, c’est égal, si j’étais de votre président, je ferai comme Bridoie, je m’en rapporterais au sort des dés. En matière de justice, c’est encore le plus sûr. »

Evariste entre en fonction alors que la Convention oppose la terreur aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots. Le climat social est de plus en plus pesant. Madame de Rochemaure, « Louise Masché de Rochemaure, fille d’un lieutenant des chasses du roi, veuve d’un procureur et, durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux. », en devient soucieuse.

« La Révolution, qui avait été longtemps pour elle riante et fructueuse, lui apportait maintenant des soucis et des inquiétudes ; ses soupers devenaient moins brillants et moins joyeux. … Plusieurs de ses familiers, maintenant suspects, se cachaient ; son ami, le financier Morhardt, était arrêté, et c’était pour lui qu’elle venait solliciter le juge Gamelin. Elle-même était suspecte. »

Elle interroge Brotteaux sur ce qui va advenir. Ce dernier déclare :

« Le plus probable, à mon sens, c’est que le Tribunal révolutionnaire amènera la destruction du régime qui l’a institué : il menace trop de têtes. Ceux qu’il effraie sont innombrables ; ils se réuniront, et, pour le détruire, ils détruiront le régime. »

On retrouve ici le processus d’autodestruction de la Terreur.

Le besoin d’un joug, d’un système de pensée simpliste amène Evariste a trouvé en Robespierre son maître à penser :

« Robespierre les lui simplifiait, lui présentait le bien et le mal en des formules simples et claires. Fédéralisme, indivisibilité : dans l’unité et l’indivisibilité était le salut : dans le fédéralisme, la damnation. Gamelin goûtait la joie profonde d’un croyant qui sait le mot qui sauve et le mot qui perd. »

Brotteaux a été arrêté pour des propos hostiles aux révolutionnaires. En prison, il conseille de jouer la montre.

« Gagnez du temps. Il en faut peu, très peu, j’espère, pour vous sauver.  Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un  Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses. On ne s’explique pas avec des choses. »

Quelques jours après la fête de l’être suprême, le 8 juin 1794, la Convention promulgue la loi de prairial qui simplifie la procédure judiciaire : fini les interrogatoires, les défenseurs, les témoins. Il faut juste juger en son âme et conscience. Ceci arrangent les jurés pour qui « cette justice abrégée » leur suffit.

« Le fauteuil de l’accusé avait été remplacé par une vaste estrade pouvant contenir cinquante individus. On ne procédait plus que par fournées. L’accusateur public réunissait dans une même affaire et inculpait comme complices des gens qui souvent au Tribunal, se rencontraient pour la première fois. »

Il a donc lié son destin à celui de Robespierre et tombe avec lui en thermidor 1794. 

Alors qu’il va à la mort, Evariste pense :

« Je meurs justement, pensa-t-il. Il est juste que nous recevions ces outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous avons été faibles ; nous nous sommes rendus coupables d’indulgence. Nous avons trahi la République. »

La mystique révolutionnaire fonde un fanatisme aussi redoutable que l’obscurantisme religieux de l’Ancien Régime: les symboles s’y érigent en certitudes. Anatole France affirme que les valeurs politiques sont aussi relatives que celles de la religion.

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