Théâtre

Frederica García Lorca _ La casa de Bernarda Alba

Affiche de l’adaptation cinématographique de la pièce de García Lorca par Mario Camus

Comme il a été reproché à Zola de mentir sur la vraie vie des classes populaires, il a été reproché à García Lorca de forcer le trait, d’exagérer (notamment les rapports de pouvoir de maître à esclave et d’homme à femme). Jean-Claude Masson répond : « Lorca ne force pas le trait; pour les hommes et les femmes de son temps, il ôte la charpie et met la plaie à vif ».

Drame espagnol en trois actes (et aucune scène), La casa de Bernarda Alba (La maison de Bernarda Alba) est composée en 1936, soit deux ans avant la sombre mort de l’auteur. L’édition utilisée pour les citations est la suivante :

Frederico GARCÍA LORCA, La maison de Bernarda Alba, La casa de Bernarda Alba, Trad. André Belamich, Barcelone, 2015, Folio Plus.

L’intrigue : Antonio Maria Benavides, le mari de Bernarda, vient de mourir. En conséquence, ses cinq filles – Angustias, Magdalena, Amelia, Martirio, et Adela – doivent porter le deuil de leur père pendant huit ans, selon la coutume. A la mort de son père, l’aînée Angustias hérite de la quasi-totalité de la fortune : malgré son âge (39 ans) elle est devenue un très bon parti, et est courtisée par José le Romano.
Mais Adela, la cadette, et Martirio sont également amoureuses de José le Romano. Adela seule a la chance de pouvoir bénéficier de ses étreintes, et Martirio, jalouse, précipite la chute de sa jeune sœur. Voici la scène finale :

MARTIRIO, Señalando a Adela.

¡Estaba con él! ¡Mira esas enaguas llenas de paja de trigo!

BERNARDA

¡Ésa es la cama de las mal nacidas! (Se dirige furiosa hacia Adela.)

ADELA, Haciéndole frente.

¡Aquí se acabaron las voces de presidio! (Adela arrebata el bastón a su madre y lo parte en dos.) Esto hago yo con la vara de la dominadora. No dé usted un paso más. ¡En mí no manda nadie más que Pepe!

Sale Magdalena.

MAGDALENA

¡Adela!

Salen Poncia y Angustias.

ADELA

Yo soy su mujer. (A ANGUSTIAS.) Entérate tú y ve al corral a decírselo. El dominara toda esta casa. Ahí fuera esta, respirando como si fuera un león.

ANGUSTIAS

¡Dios mío!

BERNARDA
¡La escopeta! ¿ Donde está la escopeta? (Sale corriendo.)

Aparece AMELIA por el fundo, que mira aterrada, con la cabeza sobre la pared. Sale detrás MARTIRIO.

ADELA

¡Nadie podrá conmigo! (Va a salir.)

ANGUSTIAS, Sujetándola.

De aquí no sales con tu cuerpo en triunfo, ¡ladrona!, ¡deshonra de nuestra casa!

MAGDALENA

¡Déjala que se vaya donde no la veamos nunca más!

Suena un disparo.

BERNARDA, Entrando.

Atrévete a buscarlo ahora.

MARTIRIO, Entrando.

Se acabó Pepe el Romano.

ADELA

¡Pepe! Dios mío! ¡Pepe! (Sale corriendo.)

PONCIA

¿Pero la habéis matado?

MARTIRIO

¡No! ¡Salió corriendo en la jaca!

BERNARDA

Fue culpa mía. Una mujer no sabe apuntar.

MAGDALENA

¿Por qué lo has dicho entonces?

MARITIRIO

¡Por ella! Hubiera volcado un rio de sangre sobre su cabeza.

PONCIA

Maldita.

MAGDALENA

¡Endemoniada!

BERNARDA

Aunque es mejor así. (Se [oye] como un golpe.) ¡Adela! ¡Adela!

PONCIA, En la puerta.

¡Abre!

BERNARDA

Abre. No creas que los muros defienden de la vergüenza.

CRIADA, Entrando.

Se han levantado los vecinos.

BERNARDA, En voz baja, como un rugido.

¡Abre, porque echaré abajo la puerta! (Pausa. Todo queda en silencio.) ¡Adela! (Se retira de la puerta.) ¡Trae une martillo! (PONCIA da un empujón y entra. Al entrar da un grito y sale.) ¿Qué?

PONCIA, Se lleva las manos al cuello.

¡Nunca tengamos ese fin!

[…]

TELÓN

 

MARTIRIO, désignant Adela.

Elle a été avec lui! Regardez ce jupon plein de paille de blé !

BERNARDA

C’est la couche des filles maudites ! (Elle se dirige furieuse vers ADELA.)

 

ADELA, lui faisant front.

Fini, le bagne ! Finis, les ordres ! (Adela lui arrache sa canne en deux.) Tiens, voilà ce que j’en fais, de la tyrannie ! Plus un pas ! Personne d’autre ne me commande que José.

Entre MAGDALENA.

MAGDALENA

Adela !

Entrent la Poncia et Angustias.

ADELA

Je suis sa femme. (A ANGUSTIAS 🙂 Sache-le ; va dans la cour le lui demander. C’est lui qui commandera toute la maison. Il est là, dehors, qui souffle comme un lion.

ANGUSTIAS

Mon Dieu !

BERNARDA

Le fusil ! Où est le fusil ? (Elle sort en courant.)

AMELIA apparaît dans le fond ; elle regarde la scène, atterrée, la tête contre le mur. MARTIRIO sort également.

ADELA

Personne ne me fera fléchir ! (Elle se prépare à sortir.)

ANGUSTIAS, la retenant.

D’ici tu ne sortiras pas avec ton corps triomphant. Voleuse ! Tu es la honte de notre maison !

MAGDALENA

Laisse-la partir, qu’on ne la revoie plus !

Un coup de feu.

BERNARDA, entrant.

Ose maintenant le chercher.

MARTIRIO, rentrant.

C’en est fini du Romano.

ADELA

José ! Mon Dieu ! José ! (Elle sort en courant.)

LA PONCIA

Comment ? Vous l’avez tué ?

MARITIRIO

Non. Il s’est sauvé au galop sur sa jument.

BERNARDA

C’est ma faute : les femmes ne savent pas viser.

MAGDALENA

Alors, pourquoi est-ce que tu lui as dit ça ?

MARTIRIO

Pour elle ! Je lui aurais renversé un fleuve de sang sur la tête !

LA PONCIA

Maudite.

MAGDALENA

Possédée du démon !

BERNARDA

Cela veut mieux ainsi. (On entend un coup.) Adela, Adela !

LA PONCIA, à la porte.

Ouvre !

BERNARDA

Ouvre. Ne crois pas que les murs protègent du déshonneur.

LA SERVANTE, entrant.

Les voisins se sont levés.

BERNARDA, à voix basse, dans un rugissement.

Ouvre, ou je défonce la porte ! (Pause. Tout reste silencieux.) Adela ! (Elle s’éloigne de la porte.) Vite, un marteau ! (LA PONCIA donne un coup d’épaule et entre. Elle pousse un cri et sort.) Quoi ?

LA PONCIA, portant les mains à son cou.

Dieu nous préserve d’une pareille fin !

[…]

RIDEAU

La pièce est divisée en trois actes. L’histoire couve pendant les deux premiers actes : secrets, mensonges, et ruse sont de mise… Mais à la fin du deuxième acte un événement assombri le décor. Librada, une jeune femme ayant eu un enfant hors mariage et ayant tenté de cacher son péché en ensevelissant son bébé, est lynchée. La scène est d’une atrocité sans nom. En voici un extrait:

 

Fuera se oye un grito de mujer y un gran rumor.

ADELA

¡Que la dejen escapar! ¡No salgáis vosotras!

MARTIRIO, mirando a Adela.

¡Que page lo que debe!

BERNARDA, bajo el arco.

¡Acabar con ella antes que lleguen los guardias! ¡Carbón ardiendo en el sitio de su pecado!

ADELA, cogiéndose el vientre.

¡No! ¡No!

BERNARDA

¡Matadla! ¡Matadla!

TELÓN

Dehors, on entend un cri de femme et une grande rumeur.

ADELA

Qu’on la lâche ! Ne sortez pas vous-autres !

MARITIRIO, regardant Adela.

Qu’elle paie son dû !

BERNARDA, sous la voûte de la porte.

Achevez-la avant l’arrivée des gendarmes ! Du charbon ardent à l’endroit de son péché !

ADELA, se tenant le ventre.

Non ! Non !

BERNARDA

Tuez-là ! Tuez-là !

RIDEAU.

 

Quelques citations par thème :

 

Insultes

“¡ Mala, más que mala !”

« Plus mauvaise qu’une teigne » (DEUXIEME FEMME, I)

« ¡Lengua de cuchillo ! »

“Langue de rasoir” (TROISIEME FEMME, I)

“¡Vieja lagarta recocida!”

“Vielle sorcière racornie!” (PREMIERE FEMME, I)

“¡Sarmentosa por calentura de varón!”

“Desséchée par la fièvre de l’homme!” (LA PONCIA, I)

“¡Mala puñalada te den, mosca muerta! ¡Sembradura de vidrios!”

“La peste t’emporte sale bête! Semence de verre pilé ! » (BERNARDA, II)

 

 

Autorité

« Aquí se hace lo que yo mando. Ya no puedes ir con el cuento a tu padre. Hilo y aguja para las hembras. Látigo y mula para el varón. Eso tiene la gente que nace con posibles.”

“Ici, on fait ce que j’ordonne. Maintenant, tu ne peux plus aller rapporter à ton père. Le fil et l’aiguille pour les filles. Le fouet et la mule pour l’homme. C’est la règle dans les bonnes familles. » (BERNARDA, I)

 

“No pienso. Hay cosas que no se pueden ni se deben pensar. Yo ordeno.”

« Je ne pense pas. Il y a des choses qu’on ne peut ni ne doit penser. J’ordonne. » (BERNARDA, II)

 

Révolte

« Trae cuatro mil bengalas amarillas y ponlas en las bardas del corral. Nadie podrá evitar que suceda lo que tiene que suceder.”

« Allume quatre mille feux de Bengale sur la clôture de la cour. Personne n’arrêtera ce qui doit arriver. » (ADELA, II).

 

¡Aquí se acabaron las voces de presidio! (Adela arrebata el bastón a su madre y lo parte en dos.) Esto hago yo con la vara de la dominadora. No dé usted un paso más. ¡En mí no manda nadie más que Pepe! »

« Fini, le bagne ! Finis, les ordres ! (Adela lui arrache sa canne en deux.) Tiens, voilà ce que j’en fais, de la tyrannie ! Plus un pas ! Personne d’autre ne me commande que José.» (ADELA, II)

Le sexe masculin

« Ya no sabe una si es mejor tener novio o no.”

« On ne sait pas s’il vaut mieux avoir un fiancé ou non.» (AMELIA, I)

“AMELIA : Y ese infame, por qué no esta en la carcel ?

MARTIRIO : Porque los hombres se tapan unos a otros las cosas de este índole y nadie es capaz de delatar.”

« Et cet infâme n’est pas en prison?

Les hommes s’arrangent entre eux pour étouffer ce genre d’affaires et il n’y a personne pour les dénoncer. » (I).

 

 

Dictons

“¡Y, además, más vale onza en el arca que ojos negros en la cara!”

«Et d’ailleurs ceinture dorée vaut mieux que corps bien fait. » (ANGUSTIAS, II)

“¡Nadie puede conocer su fin!”

« Nul ne connait sa fin ! » (PONCIA, II)

« Las cosas  no son nunca a gusto nuestro. »

« Les choses ne sont jamais à notre convenance. » (BERNARDA, II).

« ¡La mala lengua no tiene fin para inventar! »

«La mauvaise langue n’est jamais à court d’invention ! » (ADELA, II).

« Cuando una no puede con el mar lo más fácil es volver las espaldas para no verlo.”

“Quand on ne peut rien contre la mer, le plus facile est de lui tourner le dos pour ne pas la voir.” (PONCIA, III)

 

Rivalité

« En vez de limpiar y acostarte para rezar a tus muertos, buscas como una vieja marrana asuntos de hombres y mujeres para babosear en ellos.”

“Au lieu de nettoyer la maison, de rentrer te coucher et de prier pour tes morts, tu t’en vas chercher, comme une vieille truie, des histoires d’hommes et de femmes pour baver dessus. » (ADELA, II)

 

« Siempre has sido lista. Has visto lo malo de las gentes a cien leguas. Muchas veces creí que adivinabas los pensamientos. Pero los hijos son los hijos. Ahora estas ciega.”

“Tu as toujours été très fine. Tu as perçu le mal chez les gens, à cent lieues à la ronde; souvent, j’ai cru que tu devinais les pensées. Mais maintenant qu’il s’agit de tes filles…tu es aveugle. » (PONCIA, II)

 

“Lo que pasa es que no tienes nada que decir. Si en esta casa hubiera hierbas, ya te encargarías de traer a pastar las ovejas del vencidario.”

« La vérité, c’est que tu n’as rien à dire. Si dans cette maison il y avait de l’herbe, tu t’empresserais d’y faire venir paître le bétail du voisinage. » (BERNARDA, III)

 

Réplique de Maria Josefa, à l’acte III.

Maria Josefa est la mère de Bernarda Alba et la grand-mère des cinq filles. Elle est continuellement séquestrée dans sa chambre, excepté quand elle parvient à s’en échapper. Elle est traitée comme une folle pourtant ses répliques font souvent preuve de lucidité, et peut-être qu’à l’image du Fou du Roi Lear, elle est la seule à y voir clair :

“Cuando mi vecina tenía un niño yo le llevaba chocolate y luego ella me lo traía a mí y así siempre, siempre, siempre. Tú tendrás el pelo blanco, pero no vendrán las vecinas. Yo tengo que marcharme, pero tengo miedo que los perros me muerdan. ¿Me acompañarás tú a salir al campo? Yo quiero campo. Yo quiero casas, pero casas abiertas y las vecinas acostadas en sus camas con sus niños chiquitos y los hombres fuera sentados en sus sillas. Pepe el Romano es un gigante. Todas lo queréis. Pero él os va a devorar porque vosotras sois granos de trigo. No granos de trigo. ¡Ranas sin lengua!” (MARÍA JOSEFA, III).

« Quand ma voisine a eu un bébé, je lui apportais du chocolat, et alors elle me l’amenait, toujours, toujours, toujours. Toi, tu auras les cheveux blancs, mais les voisines ne viendront pas. Il faut que je m’ne aille, mais j’ai peu que les chiens ne me mordent. Veux-tu m’aider à sortir des champs ? Je n’aime pas les champs. Il me faut des maisons, mais des maisons ouvertes et les voisines seront couchées dans leurs lits avec leurs petits enfants et les hommes dehors, assis sur leurs chaises. José le Romano est un géant. Vous le désirez toutes. Mais lui, il va vous dévorer, parce que vous êtes des grains de blé. Non, pas des grains de blé. Des grenouilles sans langue ! » (MARÍA JOSEFA, III)

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