Autobiographie

GARY ROMAIN – La promesse de l’aube

Roman Kacew, devenu Romain Gary, né le 21 mai 1914 à Vilna dans l’Empire russe (actuelle Vilnius en Lituanie) et mort le 2 décembre 1980 à Paris, est un aviateur, militaire, résistant, diplomate, romancier, scénariste et réalisateur français, de langues française et anglaise. La promesse de l’aube est son autobiographie romancée.

AMOUR MATERNEL
Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours.

ARMEE
C’était une époque où l’armée se décomposait lentement dans le confort et les délices de l’ordure, cette ordure qui finit par se glisser jusque dans les âmes de certains futurs vaincus de 1940.

ART
Le goût de l’art, cette obsédante poursuite du chef-d’œuvre, malgré tous les musées que j’ai fréquentés, tous les livres que j’ai lus et tous mes propres efforts au trapèze volant, demeure pour moi, à ce jour, un mystère aussi obscur qu’il l’était il y a trente-cinq ans, lorsque je me penchais du toit sur l’œuvre inspirée du plus grand pâtissier de la terre.

BETE
Cette inaptitude atavique à désespérer, qui est en moi comme une infirmité contre laquelle je ne puis rien, finissait par prendre l’apparence de quelque heureuse et congénitale imbécillité, comparable un peu à celle qui avait jadis poussé les reptiles sans poumons à ramper hors de l’Océan original et les avait menés non seulement à respirer, mais encore à devenir un jour ce premier soupçon d’humanité que nous voyons aujourd’hui patauger autour de nous. J’étais bête et je le suis demeuré – bête à tuer, bête à vivre, bête à espérer, bête à triompher.

BONHEUR
Je reste là, au soleil, le cœur apaisé, en regardant les choses et les hommes d’un œil amical et je sais que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue, que le bonheur est accessible, qu’il suffit simplement de trouver sa vocation profonde, et de se donner à ce qu’on aime avec un abandon total de soi.

CORDON OMBILICAL
Ils avaient oublié de couper ce cordon ombilical et je survécus. La volonté, la vitalité et le courage de ma mère continuaient à passer en moi et à me nourrir.

DEFI
Je vois la vie comme une grande course de relais où chacun de nous, avant de tomber, doit porter plus loin le défi d’être un homme ; je ne reconnais aucun caractère final à nos limitations biologiques, intellectuelles, physiques ; mon espoir est à peu près illimité…

FAUST
Là encore, je ne devrais sans doute pas le dire, car s’il y a un chose que je n’aime pas faire, c’est bien enlever leur espoir aux hommes. Mais enfin, la véritable tragédie de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c’est qu’il n’y a pas de diable pour vous acheter votre âme.

FRANCE
Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef-d’œuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler.

HONTE
Je crus mourir de honte. Il va sans dire que j’avais alors beaucoup d’illusions, car si on pouvait mourir de honte, il y a longtemps que l’humanité ne serait plus là.

HUMOUR
Instinctivement, sans influence littéraire apparente, je découvris l’humour, cette façon habile et entièrement satisfaisante de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus.

LITTERATURE
J’étais, pour ma part, décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle devînt, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée et, après avoir longuement hésité entre la peinture, la scène, le chant et la danse, je devais un jour opter pour la littérature, qui me paraissait le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer.

MER
La mer a toujours été pour moi, depuis, une humble mais suffisante métaphysique. Je ne sais pas parler de la mer. Tout ce que je sais, c’est qu’elle me débarrasse soudain de toutes mes obligations. Chaque fois que je la regarde, je deviens un noyé heureux.

MR PIEKIELNY
Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… des estrade de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Elysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme.

PEINTRE
Sans doute la pauvre était-elle trop pénétrée des légendes et préjugés bourgeois en cours au début du siècle, toujours est-il que, pour une raison ou une autre, peinture et vie ratée allaient ensemble dans son esprit. Elle devait connaître juste ce qu’il fallait des carrières tragiques de Van Gogh, de Gauguin, pour être épouvantée.

PETAIN
J’étais foncièrement incapable d’imaginer qu’un chef parvenu au premier rang de la plus vieille et de la plus glorieuse armée du monde pût se révéler soudain un défaitiste, un cœur mal trempé, ou même un intrigant prêt à faire passer ses haines, rancunes et passions politiques avant le destin de la nation.

PSYCHANALYSE
La psychanalyse prend aujourd’hui, comme toutes nos idées, une forme aberrante totalitaire ; elle cherche à nous enfermer dans le carcan de ses propres perversions. Elle a occupé le terrain laissé libre par les superstitions, se voile habilement dans un jargon de sémantique qui fabrique ses propres éléments d’analyse et attire la clientèle par des moyens d’intimidation et de chantage psychiques, un peu comme ces racketters américains qui vous imposent leur protection.

RIDICULE
J’ai appris lentement, mais sûrement, à perdre le pantalon en public sans me sentir le moins du monde gêné. Cela fait partie de l’éducation de tout homme de bonne volonté. Il y a longtemps que je ne crains plus le ridicule ; je sais aujourd’hui que l’homme est quelque chose que ne peut pas être ridiculisé.

SAGESSE
Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu’ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient « la sagesse », cette camomille empoisonnée que l’habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier, avec son goût doucereux d’humilité, de renoncement et d’acceptation.

SUJET
Le maître me raccompagna jusqu’à la porte. Nous nous serrâmes longuement la main, en nous regardant dans les yeux. Un beau sujet pour un prix de Rome : la Sagesse et l’Expérience donnant la main à la Jeunesse et ses Illusions.

VIE
La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n’a plus rien à vous donner.

VIEILLESSE
Ce que la vieillesse a « appris » est en réalité tout ce qu’elle a oublié, la haute sérénité des vieillards à barbe blanche et au regard indulgent me semble aussi peu convaincante que la douceur des chats émasculés et, alors que l’âge commence à peser sur moi de ses rides et de ses épuisements, je ne triche pas avec moi-même et je sais que, pour l’essentiel, j’ai été et ne serai plus jamais.

 

 

 

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