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GAUTIER THEOPHILE – VOYAGE EN Espagne

A la suite d’une conversation entre amis, l’auteur entreprend un voyage en Espagne le 5 mai 1840. Il part en compagnie d’Eugène Piot pour l’Espagne, qu’il connaît à travers les Contes d’Espagne et d’Italie d’Alfred de Musset et les Orientales de Victor Hugo. C’est un récit de voyage publié en feuilleton dans « La Presse » (mai-octobre 1840), puis éd. sous le titre « Tra los montes », et en 1848 sous le titre définitif
Il craint que l’image qu’il s’en fait ne corresponde pas à la réalité.


« Arrivé à Irun, dix mules remplacent les chevaux. Le personnel s’agrémente d’un Zagal, une personne qui surveille la voiture et de deux escopeteros chargés de défendre le convoi. »

Le mépris du romancier pour la population locale est choquant pour nous lecteurs du 21e siècle. Aussi, on peut être surpris quand on lit dans certains articles que ce voyage a transformé son imaginaire et sa sensibilité :
« Ce n’était rien qu’un char à bœufs qui montait la rue d’Irun, et dont les roues miaulaient affreusement faute d’être suiffées, le conducteur aimant pieux sans doute mettre la graisse dans sa soupe…. Ce bruit s’entend d’une demi-lieu, et ne déplaît pas aux naturels du pays. Ils ont ainsi un instrument de musique qui ne leur coûte rien et qui joue de lui-même, tout seul, tant que la roue dure. »
Les considérations méprisantes continuent :
« Une constitution sur l’Espagne, c’est une poignée de plâtre sur du granit. »
La cuisine
« L’on sert d’abord une soupe grasse, qui diffère de la nôtre en ce qu’elle a une teinte rougeâtre qu’elle doit au safran, dont on la saupoudre pour lui donner du ton… Le pain est très blanc, très serré, avec une croûte lisse et légèrement dorée ; il est salé d’une manière sensible aux palais parisiens… Après la soupe, l’on apporta le puchero, mets éminemment espagnol, ou plutôt l’unique mets espagnol, car on en mange tous les jours d’Irun à Cadix, et réciproquement. Il entre dans la composition d’un quartier de vache, un morceau de mouton, un poulet, quelques bouts d’un saucisson nommé chorizo, bourré de poivre, de piment et autres épices, des tranches de lard et de jambon, et par là-dessus une sauce véhémente aux tomates et au safran : voici pour la partie animale. La partie végétale, appelée verdura, varie selon les saisons ; mais les choux et les garbanzos servent toujours le fond. »
Il faut attendre la visite de la cathédrale de Burgos pour enfin lire quelque chose de positif :
« En levant la tête, on aperçoit une espèce de dôme formé par l’intérieur de la tour dont nous avons déjà parlé ; c’est un gouffre de sculptures, d’arabesques, de statues, de colonnettes, de nervures, de lancettes, de pendentifs à vous donner le vertige… c’est gigantesque comme une pyramide et délicat comme une boucle d’oreille de femme, et l’on ne peut comprendre qu’un semblable filigrane puisse se soutenir en l’air depuis des siècles ! »
Plusieurs pages décrivent les merveilles de cette cathédrale.
« Nous sortîmes de la cathédrale éblouis, écrasés, saouls de chefs-d’œuvre et n’en pouvant plus d’admiration… »

Les conditions de voyage sont parfois surprenantes : ils quittent Burgos dans un nouveau véhicule (on y retrouve l’humour ironique de l’auteur) :
« Figurez-vous une voiture antédiluvienne, dont le modèle aboli ne peut se retrouver que dans l’Espagne fossile ; des roues énormes, évasées, à rayons très minces, et placées très en arrière de la caisse, peinte en rouge au temps d’Isabelle la Catholique ;un coffre extravagant, percé de toutes sortes de fenêtres de formes contournées et garni à l’intérieur de petits coussins d’un satin qui avait pu être rose à une époque reculée, le tout relevé de piqûres et d’agréments en chenille, que rien n’empêchait d’avoir été de plusieurs couleurs. Ce respectable carrosse était naïvement suspendu par des cordes, et ficelé aux endroits menaçants avec des cordelettes de sparterie. »
Les accidents de la route étaient semble-t-il moins meurtriers ; deux voitures s’étant rencontrées, notre auteur se retrouve sans véhicule.
« Notre position n’était pas autrement gaie, quoique nous fussions attaqués d’un accès de fou rire assez intempestif. Nos mules s’étaient évanouies en fumée, et nous n’avions plus qu’une voiture démantelée et sans roues. Heureusement, la venta n’était pas loin. On alla chercher deux galères, qui nous recueillirent, nous et notre bagage. La galère justifie parfaitement son nom : c’est une charrette à deux ou quatre roues, qui n’a ni fond ni plancher ; un lacis de cordes de roseau forme dans la partie inférieure, une espèce de filet où l’on place les malles et les paquets. Là-dessus on étend un matelas, un pur matelas espagnol, qui ne vous empêche en aucune façon de sentir les angles du bagage entassé au hasard. »

Après avoir assisté à une course de taureaux, l’écrivain se penche sur une des questions que l’on pose toujours à un voyageur : Et les femmes, comment sont-elles ? il part donc les examinés au Prado, « une des plus belles promenades du monde ».
« La mantille espagnole est donc une vérité ; j’avais pensé qu’elle n’existait plus que dans les romances de M. Crevel de Charlemagne ; elle est en dentelles noires ou blanches, plus habituellement noires, et se pose à l’arrière de la tête sur le haut du peigne ; quelques fleurs placées sur les tempes complètent cette coiffure qui est la plus charmante qui se puisse imaginer. Avec une mantille, il faut qu’une femme soit laide comme les trois vertus théologales pour ne pas paraître jolie ; malheureusement, c’est la seule partie du costume espagnol que l’on ait conservé : le reste est à la française. »

« Ce que nous entendons en France par type espagnol n’existe pas en Espagne, ou du moins je ne l’ai pas encore rencontré. On se figure habituellement, lorsqu’on parle senora et mantille, un ovale allongé et pâle, de grands yeux noirs surmontés de sourcils de velours, un nez mince un peu arqué, une bouche rouge de grenade, et, sur tout cela , un ton chaud et doré justifiant le vers de la romance : elle est jaune comme une orange. Ceci est le type arabe ou moresque, et non le type espagnol. … les Madrilènes… ont la peau très blanche, les traits délicats et chiffonnés, la bouche en cœur, et représentant parfaitement bien certains portraits de la Régence. »

Après les femmes espagnoles, l’auteur consacre plusieurs pages aux caractéristiques de la ville de Madrid, puis évoque Goya : « c’est un étrange peintre, un singulier génie que Goya ! » Critique d’art, il sera élu en 1862 président de la Société nationale des Beaux-Arts, et sera entouré d’un comité composé des peintres les plus prestigieux :
« Mais c’est lorsqu’il s’abandonne à sa verve démonographique que Goya est surtout admirable ; personne ne sait aussi bien que lui faire rouler dans la chaude atmosphère d’une nuit d’orage de gros nuages noirs chargés de vampires, de stryges, de démons et découper une cavalcade de sorcières sur une bande d’horizons sinistres. »
Il passe en revue son œuvre et conclut : « Il a cru ne faire que des caprices, il a fait le portrait et l’histoire de la vieille Espagne, tout en croyant servir les idées et les croyances nouvelles. Ses caricatures seront bientôt des monuments historiques. »
Les monuments historiques, ne remportent pas tout le temps son enthousiasme, ainsi décrit-il l’Escurial :
« Mais pourtant, en mon âme et conscience, je ne puis m’empêcher de trouver l’Escurial le plus ennuyeux et la plus maussade monument que puisse rêve, pour la mortification de leurs semblables, un moine morose et un tyran soupçonneux. Je sais bien que la gravité n’est pas la sécheresse, la mélancolie n’est pas le marasme, le recueillement n’est pas l’ennui, et la beauté des formes peut toujours se marier heureusement à l’élévation de l’idée. »
La peur des brigands semble parfois exagérée, ainsi évoque-t-il son voyage vers Tolède :
« On y va soit en calésine, soit dans une petite diligence qui part deux fois par semaine ; on préfère ce dernier moyen comme plus sûr, car au-delà des monts, comme autrefois en France, on fait son testament pour le moindre voyage. Cette terreur des brigands doit être exagérée, car, dans un très long pèlerinage à travers les provinces réputées les plus dangereuses, nous n’avons jamais rien vu qui pût justifier cette panique. Néanmoins, cette crainte ajoute beaucoup au plaisir, elle vous tient en éveil et vous préserve de l’ennui ; vous faites une action héroïque, vous déployez une valeur surhumaine ; l’air inquiet et effrayé de ceux qui restent vous rehausse à vos propres yeux. »

T. Gautier se donne pour mission à travers ce récit de voyage, : « notre humble mission de touriste descripteur et de daguerréotype littéraire. »
Après maintes descriptions des monuments, l’auteur repart vers Madrid afin de prendre une diligence pour Grenade. En attendant, il assiste à la procession de la fête Dieu et constate :
« La dévotion proverbiale des Espagnols me parut très refroidie, et sous ce rapport l’on eût pu se croire à Paris au temps où ne pas s’agenouiller devant le saint sacrement était une opposition de bon goût. C’est tout au plus si, à l’approche du dais, les hommes touchaient le bord de leur chapeau. L’Espagne catholique n’existe plus. La Péninsule en est aux idées voltairiennes et libérales sur la féodalité, l’inquisition et le fanatisme. Démolir les couvents lui paraît être le comble de la civilisation. »
Grenade trouve grâce à ses yeux car elle est riante et animée. Et avoir des relations est toujours utile :
« Nous avions pour l’Alhambra une telle passion que, non contents d’y aller tous les jours, nous voulûmes y demeurer tout à fait, non pas dans les maisons avoisinantes, qu’on loue fort cher aux Anglais, mais dans le palais même, et grâce à la protection de nos amis de Grenade, sans nous donner une permission formelle, on promit de ne pas nous apercevoir. Nous y restâmes quatre jours et quatre nuits qui sont les instants les plus délicieux de ma vie sans aucun doute. »
En Andalousie, les routes sont moins sûres.
« Si l’on n’est pas avec un homme connu sur la route (un passeur qui donne une redevance aux voleurs », il faut traîner après soi des escortes nombreuses armées jusqu’au dent, qui coûtent fort cher et offrent moins de certitudes, car habituellement les escopeteros sont des voleurs à la retraite. »
Pour l’auteur, ces trajets représentent l’originalité de l’Espagne :
« C’est en voyage que les Espagnols reprennent leur antique originalité et se dépouillent de toute imitation étrangère ; le caractère national reparaît tout entier dans ces convois à travers les montagnes qui ne doivent pas différer beaucoup des caravanes dans le désert. L’âpreté des routes à peine tracées, la sauvagerie grandiose des sites, le costume pittoresque des arrieros, les harnais bizarres des mules, des chevaux et des ânes marchants par files, tout cela vous transporte à mille lieues de la civilisation. Le voyage devient alors une chose réelle, une action à laquelle vous participez. Dans une diligence, l’on n’est plus un homme, l’on n’est plus qu’un objet inerte, un ballot ; vous ne différez pas beaucoup de votre malle. »
C’est ce qu’il recherche :
« Un voyage en Espagne est encore une entreprise périlleuse et romanesque ; il faut payer de sa personne, avoir du courage, de la patience et de la force ; l’on risque sa peau à chaque pas ; les privations de tous genres, l’absence des choses les plus indispensables à la vie, le danger de routes vraiment impraticables pour tout autre que des muletiers andalous, une chaleur infernale, un soleil à fendre le crâne sont les moindres inconvénients ; vous avez en outre les factieux, les voleurs et les hôteliers, gens de sac et de cordes, dont la probité se règle sur le nombre de carabines que vous portez avec vous. »
Il apprécie les corridas :
« Ceci paraîtra sans doute d’une barbarie bien raffinée ; mais les aficionados, tous ceux qui ont vu des courses et qui se sont passionnés pour un taureau franc et brave, nous comprendront assurément. »
Après avoir visité l’Andalousie, puis Gibraltar, il repart en France en bateau à vapeur. « Dévorer l’espace avec la rapidité de la flèche, et cela sans peine, sans fatigue, sans secousse, en se promenant sur le pont et en voyant défiler devant soi les longues bandes du rivage, malgré les caprices du vent et de la marée, est assurément une des plus belles inventions de l’esprit humain…. Auprès d’un navire à voiles, le bateau à vapeur, tout commode qu’il est, paraît hideux. L’un a l’air d’un cygne épanouissant ses ailes blanches au souffle de la brise, et l’autre d’un poêle qui se sauve à toutes jambes, à cheval sur un moulin ».
De retour en France, il conclut :
« le rêve était fini. »

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