Littérature du XXIème siècle, Romans autres

HOUELLEBECQ MICHEL – Extension du domaine de la lutte

LE ROMAN : Avec Extension du domaine de la lutte le héros, informaticien, trentenaire partage ses impressions, ses angoisses et ses sentiments avec lucidité et désespérance. Ville de banlieue, chambre anonyme, petit travail, salaire correct, peu d’intérêt, pas d’amis, de vagues relations. Aucune envie, plus de désir, quelques habitudes. C’est tout un monde de désespoir et de non-sens qui s’ouvre en même temps que commence ce roman des perdants et des abandonnés, ceux qui ont érigé la routine en mode de vie, le renoncement en principe, le défaitisme en valeur. Un informaticien, prestataire de services, va à l’occasion de l’installation d’un progiciel en Province étendre son champ d’observation sur ses contemporains.

« Je viens d’avoir trente ans. Après un démarrage chaotique, j’ai assez bien réussi dans mes études ; aujourd’hui, je suis cadre moyen. Analyste-programmeur dans une société de services en informatique, mon salaire net atteint 2,5 fois le SMIC ; c’est déjà un joli pouvoir d’achat. Je peux espérer une progression significative au sein même de mon entreprise ; à moins que je ne décide, comme beaucoup, d’entrer chez un client. En somme, je peux m’estimer satisfait de mon statut social ».

On retrouve dans cette vision du travail celle de Boris Vian : un environnement conformiste, inintéressant qui cannibalise ses acteurs.

« Tisserand est incompétent, c’est un fait, mais il en a vu d’autres. C’est un professionnel. Il n’aura aucun mal à parer les différentes attaques, tantôt en éludant avec grâce, tantôt promettant d’y revenir en un point ultérieur du cours. Parfois même il réussira à suggérer que la question aurait certes pu avoir un sens à des époques antérieures du développement de l’informatique, mais qu’elle était maintenant devenue sans objet. »

« Je n’aime pas ce monde. Décidément, je ne l’aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte ; la publicité m’écoeure ; l’informatique me fait vomir. Tout mon travail d’informaticien consiste à multiplier les références, les recoupements, les critères de décision rationnelle. Ça n’a aucun sens. Pour parler franchement, c’est même plutôt négatif ; un encombrement inutile pour les neurones. Ce monde a besoin de tout, sauf d’informations supplémentaires. »

Toutefois, Houellebecq explique son propos : après la lutte économique inspirée du libéralisme, le 20e siècle a vu apparaître la lutte sexuelle inspirée de la libération des années 70. L’auteur inverse les tendances : la « liberté » qu’on croit permettre aux individus devient source d’angoisse et d’individualisme. Une solution existe, celle proposée par son personnage qui, en bon disciple d’Henri Laborit, ne pourra supporter de subir une situation contre laquelle il ne peut pas lutter, et décidera en l’occurrence de prendre la fuite et d’abandonner ses responsabilités sociales et familiales. Radical.

« Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l’argent ; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais…. Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère…. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. »

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