Conte philosophique

Jacques le Fataliste – Denis Diderot

 

 « LE MAÎTRE.
Jacques, quel diable d’homme es-tu ! Tu crois donc…

JACQUES.
Je ne crois ni ne décrois… »

 

Né en 1713, Denis Diderot a un père coutelier et un frère chanoine. Il a d’excellentes dispositions pour l’étude et rentre à neuf ans chez les Jésuites. Il y reste cinq ans puis faits des études au collège d’Harcourt : quatre ans plus tard il est maître ès arts de l’Université. Il se défait alors de sa soutane et sans les revenus qui lui étaient assurés, il vit dans une grande misère jusqu’en 1745 : on ne sait trop ce qu’il a fait pendant ces années. Mais sa fille Marie-Angélique dit : « Mon père était livré à lui-même, tantôt dans la bonne, tantôt dans la médiocre, pour ne pas dire la mauvaise compagnie ! ». En 1745, il traduit l’Essai sur le mérite et la vertu. Puis il accepte la proposition de l’abbé de Gua de Malves : réécrire des articles mal traduits d’une encyclopédie anglaise : le Dictionnaire des arts et sciences. Il décide d’y ajouter des augmentations : le tout deviendra l’Encyclopédie. Pour diriger cette entreprise des connaissances, Diderot est assisté de Jean le Rond, dit d’Alembert… Comment fonctionne l’entreprise de l’Encyclopédie ? Un prospectus du projet est envoyé à 8000 acheteurs potentiels, qui, s’ils veulent recevoir les volumes doivent souscrire à un abonnement et envoyer 60 livres en acompte : voilà comment est financé le projet. 50% des contactés souscrivent ! C’est un succès. Malgré bien des difficultés liées à la censure, l’œuvre se poursuit discrètement jusqu’en 1772.

 

Il décède cinq ans avant la Révolution en 1784, le 29 juillet. On apportait alors un lit que les ouvriers avaient du mal à dresser ; Diderot s’est adressé à eux et avec beaucoup de calme en ces mots : « Mes amis, vous prenez bien du mal pour un meuble qui ne servira pas quatre jours. » Le lendemain, il se leva, et se mit à table gaiement, mangea un peu et se tut. Il était mort.[1]

 

Jacques le Fataliste est un dialogue entre Jacques et son maître, interrompu ici et là par un narrateur manipulateur et drôle. L’histoire commence lorsque le maître demande à Jacques de lui raconter ses amours… « Jacques commença l’histoire de ses amours. »

De fil en aiguille, on suit le parcours chaotique de Jacques, on en apprend même sur les amours du maître. Mais le récit s’achève en queue de poisson avec un Jacques qui ne veut pas nous en conter davantage !

« LE MAÎTRE.
Laissons cela. Tu te portes bien, tu sais mes amours ; en conscience tu ne peux te dispenser de reprendre l’histoire des tiennes.

JACQUES.
Tout s’y oppose. Premièrement, le peu de chemin qui nous reste à faire ; secondement, l’oubli de l’endroit où j’en étais ; troisièmement, un diable de pressentiment que j’ai là… que cette histoire ne doit pas finir ; que ce récit nous portera malheur, et que je ne l’aurai pas sitôt repris qu’il sera interrompu par une catastrophe heureuse ou malheureuse. »

 

Le thème central de l’œuvre est le destin, d’où le « fatalisme » du personnage éponyme.

 

L’édition utilisée pour cette fiche citation : DENIS DIDEROT, Jacques le Fataliste et son maître, 2 tomes, Buisson, Paris, 1796, PDF, téléchargé sur gallicar.bnf.fr, URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86133565/f1.image

 

Le narrateur et le destin

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment d’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » (le narrateur)

« Nous croyons conduire le destin ; mais c’est toujours lui qui nous mène : et le destin, pour Jacques, était tout ce qui le touchait ou l’approchait, son cheval, son maître, un moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille. » (le narrateur)

« Mais, pour Dieu, l’auteur, me dites-vous, où allaient-ils ?…Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu’on sait où l’on va ? Et vous, où allez-vous ? » (le narrateur)

 

Jacques et le destin

« Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet. » (Jacques).

« Est-ce qu’on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on l’est, est-on maître d’agit comme si on ne l’était pas ? » (Jacques)

« Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut. »

« JACQUES.
C’est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal…

LE MAÎTRE.
Pourrais-tu me dire ce que c’est qu’un fou, ce que c’est qu’un sage ?

JACQUES.
Pourquoi pas ?… un fou…attendez…C’est un homme malheureux ; et par conséquent un homme heureux est sage.

LE MAÎTRE.
Et qu’est-ce qu’un homme heureux ou malheureux ?

JACQUES.
Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur est écrit là-haut ; et par conséquent celui dont le malheur est écrit là-haut, est un homme malheureux.

LE MAÎTRE.
Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur ?

JACQUES.
Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit ? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le savoir ; lui, n’aurait pas donné une obole, ni moi non plus ; car à quoi cela me servirait-il ? En éviterais-je pour cela le trou où je dois m’aller casser le cou ? »

 

« Voilà le train de la vie ; l’un court à travers les ronces sans se piquer ; l’autre a beau regarder où il met le pied, il trouve des ronces dans le plus beau chemin, et arrive au gîte écorché vif. » (Jacques)

 

Jacques volubile

« LE MAÎTRE.
Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je te marie avec notre hôtesse ; et je cherche comment un mari aurait fait, lorsqu’il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.

JACQUES.
Comme j’ai fait les douze premières années de ma vie, que j’ai passées chez mon grand-père et ma grand’mère.

LE MAÎTRE.
Comment s’appelaient-ils ? Quelle était leur profession ?

JACQUES.
Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse ; ils se levaient, ils s’habillaient, ils allaient à leurs affaire ; ils revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des chaises ; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire ; les garçons se reposaient ; le père lisait l’Ancien Testament.

LE MAÎTRE.
Et toi, que faisais-tu ?

JACQUES.
Je courais dans la chambre avec un bâillon.

LE MAÎTRE.
Avec un bâillon !

JACQUES.
Oui, avec un bâillon ; et c’est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. »

 

Intolérance

« JACQUES.
Puisqu’il n’y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une santé qui me tient fort à cœur, c’est celle de l’abbé de Mlle d’Aisnon.

L’HÔTESSE.
Fi donc, monsieur Jacques ; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un calomniateur, un intolérant ; car c’est comme cela qu’on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense point comme eux. »

 

Dicton

« Ce n’est pas le linceul qui fait le mort. » (Le maître)

« Tout ce qui relui n’est pas or. » (L’hôtesse).

 

 

[1] Dictionnaire des lettres françaises, XVIIIème siècle.

Laisser un commentaire