Nouvelle

La chevelure

Episode 12 – Escapade nocturne

 

Nous avions roulé toute la journée. Nous arrivions à Puerto Madryn, dans la Province de Chubut. Les paroles de Veronica résonnaient dans ma tête. Et j’attendais le moment propice pour pouvoir questionner Mauricio et Agustina sur la tournure étrange que prenaient les événements. Il arriva. Nous avions stationné la voiture près de l’hôtel où nous allions passer la nuit (le directeur était « un ami »). Je demandai à me balader sur la plage. Evidemment, dans l’intention que l’un des deux m’accompagnent : ce fut Agustina. La plage à cette heure du soir – il était environ neuf heures – se montrait déserte et l’air assez frais, voire froid. Nous continuâmes sur la côte, loin du sable. De temps en temps des voitures passaient à notre droite, sur la route.

Je commençai :

« Agustina, dans combien de temps arriverons-nous à destination ?

_ Cinq jours, une semaine tout au plus. Nous allons encore faire quelques escales… »

Un silence s’installa. Sur la jetée, l’eau rougeâtre laissait apparaître le spectacle horrifiant d’une orque se sustentant du corps sans vie d’une baleine qui eut eu l’habitude de nager ici. D’un côté la vie suivait son cours, tandis qu’elle s’achevait de l’autre. Qu’en allait-il de la mienne ? Allait-elle s’achever bientôt ?

Je continuai :

« Veronica, la femme d’Agustine, avant que l’on s’en aille, m’a parlé d’un endroit.

_ Lequel ?

_ Celui où vous m’emmenez. Elle a évoqué une communauté, et…de dures épreuves.

_ Veronica en dit toujours trop.

_ Pourtant durant les quelques jours où nous sommes restés dans l’auberge, il m’a semblé qu’elle ne parlait pas beaucoup.

_ Elle ne parle pas beaucoup. Elle en dit trop, et jamais au bon moment.

_ Il ne me semble pas que ça ait été un mauvais moment. J’ai perdu mes cheveux qui dans quelques jours pointeront de nouveau sur mon crane, je ressemble à un squelette ambulant. Il y a encore quelques temps je vivais en France où j’ai été agressée par des personnes qui m’en voulaient à mort – littéralement – et jusqu’ici personne n’a eu la bienséance de me donner le début du commencement d’une explication. – je repris mon souffle, tandis qu’Agustina gardait le regard fixe devant elle, aucun muscle, aucun geste ne m’indiquait qu’elle m’écoutait alors que je m’étais mise à parler très fort. Avais-je hurlé ? – aussi bête que cette phrase puisse sonner : j’ai le droit de savoir.

_ Oui tu l’as. Mais tu sauras bien assez tôt. »

Comment pouvais-je l’emmener à m’en dire plus ? A ma grande surprise ce fut elle qui, s’arrêtant et se tournant vers moi, reprit la parole :

« Emilie. Ne te torture pas. Je ne peux t’en dire plus. Aucune règle ne m’interdit de te dévoiler ton rôle. Mais le mieux est que tu le découvres par toi-même. Jusqu’ici tout s’est bien passé. Tu réagis très bien aux événements, tu es forte. Tu y arriveras, quoi que tu doives faire. Mauricio, moi, toutes les personnes autour de toi peuvent t’apporter de l’aide. Mais ne peuvent faire le travail à ta place. C’est ainsi. Maintenant profite de la vue. »

Son ton s’était adoucit lorsqu’elle avait prononcé ces mots. Puis elle avait repris son air stoïque et sans un bruit nous rebroussâmes chemin vers l’hôtel où Mauricio nous attendait. Nerveux. Inquiet.

« Où étiez-vous ? lança-t-il aussitôt nous vit-il entrer dans le hall de la réception.

_ Sur la côte comme prévu, répondit Agustina.

_ Vous avez mis un temps fou ! J’étais inquiet. »

En effet, c’était bien la première fois que je le voyais dans un état pareil. Il prit immédiatement Agustina a parte et je relevai seulement quelques bribes de leur conversation. Je retins ces trois mots : « danger » « recherche » « partir ». Juste après, Mauricio me faisait monter à l’étage en me tenant par le bras. Agustina derrière nous. Ils me firent entrer dans une chambre et fermèrent derrière eux. Mauricio murmura : « Nous allons rester ici la nuit mais nous allons tous dormir dans la même chambre et dans la même pièce. Question de sécurité. Les trois lits sont séparés mais ton lit, Emilie, sera placé entre Agustina et moi. Pas d’escapade nocturne ou matinale, pas de visite à la réception sans être accompagnée, rien qui ne sorte de l’antre de cette pièce. On ne sait jamais. Nous partirons avant le lever du soleil. »

Je me risquais à demander avec ironie :

« Pourquoi tant de tension ? Quelqu’un est à notre recherche et veut nous tuer ?

_ Presque. Quelqu’un est à ta recherche et pourrait bien essayer de t’éliminer. Et en restant ici sans bouger, il se pourrait bien que l’on survive à cette nuit.

_ Non mais c’est une blague ? Dans ce cas pourquoi on ne repart pas tout de suite ?

_ Parce que notre véhicule a été repéré entrant dans la ville. Adrian – le directeur de l’hôtel l’a fait emmener le plus loin possible, que personne ne sache que l’on a fait escale à Puerto Madryn et que l’on y reste cette nuit. Il nous procure demain matin un autre véhicule et nous partons.

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