Nouvelle

La chevelure

Episode 13 – Energie nouvelle

 

Peu avant l’aurore – mais que dis-je ? bien avant l’aurore ! – Agustina me tira d’un profond et très court sommeil pour m’annoncer notre départ : « Si nous partons maintenant, nous arriverons facilement ce soir à Rio Gallegos où nous ferons une halte, la dernière avant l’arrivée à la Tierra del fuego. »

Sans plus de cérémonie, je quittai mon lit d’hôtel, attrapai mes affaires et sortis de la pièce, à la suite de Mauricio, Agustina sur mes talons. Cela me rappelait les balades en vélo avec mes parents alors que je n’étais qu’une enfant : mon père avançait en tête, je prenais sa suite et ma mère se plaçait derrière moi ; ainsi encadrée « rien ne pouvait m’arriver ». Rien ne devait m’arriver. Pouvais-je donc reprocher à mes parents de ne pas avoir vu que le chemin que je suivais déviait en fait de la ligne droite tracée par leur deux points corporels ? S’ils s’étaient mis, au contraire, de part-et-d’autre de ma personne, je n’aurais pas pu dévier. Mais le chemin se serait-il fait un jour trop étroit pour nous trois ?

Quand nous sortîmes de l’hôtel, une voiture stationnée à côté du trottoir, en face de nous, nous attendait. Elle semblait rouge, mais sans lumière du jour rien n’était moins sûr. Elle était vieille, de ça j’étais sûre.

« Allez, on y va, lança Mauricio.

_ Mais n’attendons-nous pas le maître d’hôtel ? – demandais-je, notre départ précipité façon « voleur » m’apparaissant bizarre.

_ Non, j’ai tout arrangé avec Adrian. Comme je te l’ai dit hier, il a fait en sorte que personne ne sache où nous sommes. Donc on monte dans la voiture, et on roule sans s’arrêter. »

Effectivement, nous montâmes, et nous roulâmes. L’avantage de ces longs trajets était que je pouvais imprégner dans ma mémoire l’image des paysages argentins. Ils variaient essentiellement en couleur et en climat, ce dernier influant invariablement le premier. Il s’agissait de grandes étendues rectangulaires majoritairement cultivées, entrecoupées ici et là de villages ou de villes ponctuels, si bien que si l’on se trouvait en hauteur durant la nuit, on aurait pu distinguer à des kilomètres à la ronde des tâches de lumière déconnectées les unes des autres par des dizaines voire des centaines de kilomètres, et reliées par de grands chemins parfaitement droits de manière à ce que le tout forme un ensemble incohérent de villes et de campagnes reconnaissables au nord comme au sud du pays.

Et je me demandai durant le trajet à quoi pouvait bien ressembler la Terre de feu en comparaison. Je ne savais d’elle que la généalogie de ce nom qui lui avait été arbitrairement attribué par les colons, en raison des feux allumés pas certaines tribus indigènes. Je me pris à dessiner sur un carnet de dessin, que j’avais empaqueter rapidement au départ, des landes à pertes de vue, des arbres au potentiel très résistant, de couleur vert foncé. Une page même fut dédiée à l’imagination des couleurs et en particulier : Comment devait être le ciel de Patagonie ? C’est à ce moment-là que nous nous arrêtâmes, pour faire une pause et bien sûr recharger la voiture en essence. Agustina ouvrit sa potière et se tourna vers moi. Elle dit d’une voix plus douce que d’habitude :

« Tu dessines souvent ?

_ Plutôt oui. Avant j’aimais dessiner le soir : je me mettais dans mon lit et j’inventais des personnages, des paysages. Je faisais tout au crayon à papier. Mais maintenant j’ai envie d’y mettre des couleurs. Tiens, regarde. »

Je lui tendis le cahier de croquis. Après avoir feuilleter quelques pages, elle me le rendit.

« C’est joli, dit-elle. Et cette dernière page que tu as commencé à fournir en couleurs mélangées, c’est quoi au juste ?

_ C’est le ciel de Patagonie, tel que je l’imagine. »

Elle esquissa un sourire. Un tout petit sourire. C’était déjà cela. Mauricio reprit place à l’avant mais les rôles furent échangés : Agustina prit le volant. Et le périple reprit. Nous avalions de grandes distances puis faisions des pauses de quelques minutes. Je ne résistai plus en fin de journée à étendre mes jambes sur la banquette et à dormir. Laissant mes deux escortes s’occuper de tout. Comme à leur habitude.

Lorsque j’ouvris les yeux, nous entrions dans la ville de Rio Gallegos. Ville qui se trouvait construite au sud de l’estuaire du fleuve du même nom. Nous dormîmes dans un hôtel lambda. Mauricio ne connaissait ni le propriétaire, ni le maire de la ville, ni aucun passant que l’on voyait passer par la fenêtre, ni les femmes de ménage, ni quelconque autre personne. Personne qui, en définitive, aurait pu nous être utile s’il prenait à l’un de nos assaillants de vouloir pister notre voiture de luxe dans le but de mettre fin, si ce n’est aux trois vies que nous cumulions, au moins à la mienne, entamée dix-sept années auparavant. Enfin, je savais que ni Mauricio, ni Agustina, ne laisseraient se perpétrer un tel outrage ou que le sort se retournerait contre les vilains. De la même manière qu’il s’était retourné contre mes agresseurs, amateurs de tresses rousse/auburn infiniment longues.

En effet, je sentais déjà poindre en moi une énergie telle que je n’avais plus aucun doute que le mystère de la croissance de ma chevelure et l’énergie qui se dégageait de mes mains n’étaient pas des coïncidences, mais bien le fait d’une puissance mienne jusque-là inconcevable.

 

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