Nouvelle

La chevelure

Episode 4 – Illusions

 

« Bonjour Emilie. Je t’en prie : entre et assieds-toi. »

Monsieur Zacharie tenait la porte d’une main et tendait l’autre à Emilie. Elle la saisit machinalement puis entra. Il portait comme à son habitude une chemise blanche rentrée dans son pantalon noir, serré à la taille par une ceinture, et sur ses épaules tombait un gilet gris. Si cliché.

Il devait avoir la cinquantaine. Cheveux grisonnants, clairsemés, et coupés courts sur un visage commun où la seule touche distinctive de sa personne devait être cette paire de lunette à l’armature rouge.

Elle s’assit sur le fauteuil rouge qui faisait face au bureau en bois. Elle avait toujours imaginé que dans tout cabinet de psychiatre, ou psychologue, se trouvait le fameux divan sur lequel le patient névrosé était emmené à se confier à un parfait inconnu. Mais non. Ce seul élément ne venait même pas absorber l’austérité de cette salle moisie par les milliers de plaintes de désespoir qui avaient dû heurter les murs sourds du cabinet durant des lustres. Au lieu de cela, elle devait rester raide sur cette chaise digne d’une salle d’attente des plus banales. Le bureau ne rehaussait évidemment pas le ton : plante en plastique prenant la poussière et pile de cahiers se répondaient tristement de part-et-d’autre de la surface du meuble. Enfin, un fauteuil énorme trônait en face d’elle derrière le bureau et s’adaptait à tous les mouvements de celui qui lui avait tiré les verts du nez pendant des semaines.

« Bonjour Monsieur, répondit-elle alors, sans enthousiasme.

_ Cela me fait plaisir de te voir. Une thérapie n’est pas toujours évidente et tu as eu le courage de continuer jusque-là.

_ Justement, ce sera la dernière fois que je viendrai. Un événement inattendu est venu mettre fin à mes…doutes.

_ Veux-tu m’en dire plus à propos de cet événement ?

_ Eh bien, il s’agit d’un témoignage.

_ Un témoignage…concernant l’enquête ? Je croyais pourtant que l’affaire était close.

_ Elle l’est, ou l’était en tout cas. Mais une personne anonyme a tenu à se manifester.

_ Mais en quoi ce témoignage t’a pu être utile ?

_ Il me conforte dans mon souvenir : il y avait bien une voiture noire dans l’impasse, puisque cette personne l’a vue en sortir. »

Son expression apparaissait indéchiffrable : surprise, mécontentement ? Ou…peut-être n’avait-il rien à faire là-dedans? Il continua :

« C’est une bonne nouvelle pour toi. Tu sais maintenant que tout cela est fini et que tu n’as pas rêvé les détails de la scène. Tu vas pouvoir aller de l’avant. »

Incrédulité. Après plus de sept semaines de thérapie pendant lesquelles il avait tenté de lui faire croire à un faux souvenir, un rêve, un mensonge venant de son esprit, il se pointait avec son calme absolu et ne revenait même pas sur ses propres mensonges ? Mais quel genre de psychopathe était-ce ?

Elle avait été trop impulsive, elle aurait dû mûrir son plan. Il saura tôt au tard qu’elle avait inventé ce témoin et rien n’aura avancé, pour elle. Pourquoi avait-elle pris son rêve pour la réalité? Après tout, la thèse de son amie impliquée dans cette histoire était improbable, pourquoi celle du psy l’aurait moins été ?

A la sortie du cabinet, elle se sentait épuisée, et les interrogations florissaient dans son cerveau, bien plus qu’avant. Idiote, tu réfléchiras la prochaine fois.

Son « plan » n’avait abouti à rien. Monsieur Zacharie était susceptible de se rendre compte qu’elle avait menti, ce qui aurait forcément des conséquences. Vraiment l’idée la moins brillante qu’elle n’ait jamais eue.

Elle rentra péniblement chez elle, ses pieds traînant des boulets d’incompréhension derrière elle.

Arrivée devant son appartement, au rez-de-chaussée, Lupa l’attendait frétillant derrière la fenêtre et ses yeux grands ouverts l’encourageaient à rentrer. Un rayon de soleil dans le ciel gris de ces dernières semaines.

En ouvrant la porte, elle fut surprise d’abord par l’odeur de thé à la menthe qui embaumait les lieux, puis par les voix qui parvenaient à ses oreilles. En allant à la cuisine, elle découvrit sa mère et la mère de Clara qui discutaient.

« Bonjour Emilie. Je disais justement à ta maman toute la peine que nous avons ressenti mon mari et moi lorsque nous avons appris ce qu’il t’était arrivé et je tenais à te présenter mes excuser en personne. De la part de Clara également, car je sais qu’elle n’était pas dans son état normal. C’est peu face à l’épreuve que tu as dû traverser, mais si je peux faire quoi que ce soit pour toi n’hésite pas à me le faire savoir. J’ai donné mon numéro à ta maman ».

Emilie tombait des nues. Que répondre face à tant d’hypocrisie. Tout le monde savait que la vie de cette femme était fausse des pieds à la tête. Quelle surprise que sa mère l’ait laissée entrer.

Son discours même sonnait faux. Elle avait plaqué ses mains aux ongles longs et rouges sur son cœur, et une expression de désolation trônait sur son visage aux 1001 et couleurs de l’arc-en-ciel. Les personnes comme elle existaient pour que les psychiatres puissent avoir une clientèle de victimes à soigner suffisamment ample. La voir ici pour pleurer des larmes de crocodile était totalement effarant.

Mais plus effarant encore fut de la voir, au travers du carreau de la cuisine, monter à l’arrière d’une voiture noire aux vitres teintées. Cela ne faisait aucun doute qu’elle n’y était pas pour rien dans ce qui lui était arrivé.

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