Nouvelle

La Chevelure

Episode 6 – Chemins et destins

 

Cela faisait plus d’une heure que Madame Speroni monopolisait la parole. Le temps qu’il faisait dehors, les professeurs au lycée, les sujets d’actualité, etc. Tout semblait prétexte à éviter le seul et véritable sujet de conversation qui vaille entre elles. Emilie ne souhaitait pas attendre plus longtemps, elle ne souhaitait pas non plus la contrarier…enfin pas tout de suite. Elle profita d’un léger silence, un soupir, pour se lancer :

«  Pardonnez-moi Madame Speroni mais puis-je me permettre de vous demander comment se porte Clara ?

_ Elle se remet. Comme je te l’ai dit au téléphone, il est préférable de la laisser se reposer.

_ Absolument. Le garçon qui…enfin les garçons qui étaient avec elle n’ont pas tous eu la chance de pouvoir se remettre. J’ai encore du mal à comprendre comment les événements ont pu se dérouler ainsi. Et c’est pour cela que j’étais venue discuter avec vous.

_ C’est affreux en effet. Mais mieux vaut ne pas s’attarder sur de tels sujets – sa voix était devenue plus sèche, mais elle faisait de son mieux pour garder une expression avenante.

_ J’imaginais pourtant que grâce à vous je pourrais peut-être en savoir plus, comprendre simplement. Je n’avais aucun lien avec ces trois garçons, et je n’avais jamais vraiment eu de lien avec Clara, mis-à-part son inimitié à mon égard.

_ Son inimitié ? Je doute que Clara ait eu beaucoup d’intérêt à vous porter. Chère Emilie, rejetez-vous souvent la faute sur les autres ainsi ? »

Le tutoiement avait cédé la place au vouvoiement, et son ton sec s’était affirmé. Emilie jeta un coup d’œil à Maria : un grand malaise s’était imposé dans la salle, et Maria avait vraiment l’air de vouloir partir, mais Emilie ne pouvait pas laisser tomber tout de suite.

« Vous avez raison Madame. Je ne souhaite pas rejeter la faute sur quiconque, mais je doute avoir provoqué ma propre agression. De plus, nous ne nous parlions pas Clara et moi. Je pense que son acte n’était pas de sa propre initiative.

_ Et pourquoi le pensez-vous ?

_ Comme vous l’avez dit, elle n’avait aucun intérêt à me faire du mal. Nous n’avions aucun lien.

_ Et ces garçons ?

_ Je vous l’ai dit, je ne les connaissais pas.

_ Vous avez de très beaux cheveux Emilie. Maria, aimez-vous lire ?

_ Si j’aime lire ? Oui, j’aime bien, enfin je ne lis que… – Maria répondit surprise, avant de se faire couper par son interlocuteur.

_ Que diriez-vous de visiter notre bibliothèque ? Profitez de votre visite ici. Elisabeth va vous y conduire. »

Une femme vêtue d’un tailleur vint nous saluer et escorta Maria vers la bibliothèque. Maria lança à Emilie un regard d’incompréhension, puis disparut de la pièce. L’hôte, qui ne quittait plus le vouvoiement, reprit la parole : «  Venez Emilie. Je vais vous faire visiter les jardins ».

Une fois dehors, elles avancèrent lentement, sur un chemin de terre bordé de fleurs colorées, et d’arbres bien taillés. Madame Speroni parla alors de ces fleurs et de leurs couleurs, de la manière que l’on avait de croiser certaines espèces d’arbres pour qu’ils puissent donner des fruits comestibles, des gènes – récessifs ou non. Elle s’interrompit un moment puis reprit :

«  Voyez-vous Emilie, je suis prête à parier que personne dans votre famille n’a cet antécédent capillaire qui vous caractérise.

_ Mes cheveux? En fait, ma grand-mère était rousse, d’un roux plutôt orangé en fait. Ce n’est pas exactement la même couleur puisque les miens tirent plus sur l’écarlate. Mais cela s’en rapproche.

_ Votre couleur, d’accord. Mais que dire de la repousse. Je ne suis pas la seule à avoir remarqué qu’ils repoussaient extrêmement vite. D’ailleurs, n’ont-ils pas été coupés durant l’agression? Emilie, vous êtes une exception, au sein de votre famille comme au sein de la communauté humaine. Personne ne choisit son apparence physique, et personne ne choisit sa vie. Et quand je parle de vie, je parle de destin. Pensez-vous que chacun de nous n’accomplit qu’un destin, qui a été décidé bien avant notre naissance ?

_ Euh… je l’ignore.

_ Vous l’ignorez, donc vous n’y avez jamais pensé ? »

La discussion s’était transformée en interrogatoire. Et Madame Speroni n’était plus cette gentille femme au foyer pleine aux as qui ne pensait qu’à son physique. Emilie ne savait pas si elle la trouvait intimidante ou vraiment effrayante. Mais elle devait tenir bon et voir là on cela la menait.

«  Je ne pense pas être la seule à l’ignorer. Personne ne le sait.

_ Trop facile. Réfléchissez plus précisément. Pourquoi sommes-nous tous différents ? Pourquoi avons-nous des caractères différents, des aspirations différentes ? Un rôle n’a-t-il pas été attribué à chacun, dès sa naissance ?

_ Dans ce cas un meurtrier pourrait se pâmer d’avoir agi comme il l’a fait car son destin le lui commandait. Comme vous me l’avez dit tout à l’heure, en faisant cela, vous rejetteriez la faute sur les autres, ou du moins sur une chose indépendante de votre volonté. Donc non, de ce point de vue-là, je pense que nous ne sommes que le résultat de nos choix.

_ Intéressant. Mais peut-être qu’en ce sens vous n’avez pas tout à fait raison. Certains destins doivent peut-être en écraser d’autres pour s’accomplir pleinement. Si une ronce se met en travers de votre chemin, vous la coupez. N’est-ce-pas ? Eh bien, sachez que certains destins sont des ronces, Emilie, – sa tête se tourna vers elle et lui lança un regard dédaigneux – bien que leur apparence soit trompeuse – elle regarda devant à nouveau. Et d’autres destins se doivent d’éliminer la ronce. Nous voici arrivées à la sortie, votre amie doit vous attendre à l’extérieur. Je vous souhaite une agréable soirée Emilie. Au revoir. »

En se retournant et d’un geste souple, elle caressa les cheveux d’Emilie, puis d’une démarche élancée prit la direction de la porte de la maison, celle qu’Emilie avait franchie quelques heures auparavant. Cette dernière resta plantée quelques minutes en face de la grille puis comme l’employé domestique qui la tenait lui fit finalement signe de sortir, elle s’exécuta. Maria était appuyée sur le mur, et écoutait de la musique. Du coin de l’œil, elle la vit et se précipita sur elle puis l’embrassa contre son cœur.

« Emilie, je sais pas ce que tu en as pensée, mais cette femme me fait flipper grave. Je voulais venir avec toi, mais je n’ai pas osé. Je te jure que la prochaine fois je ne te laisserai pas.

_ Ne t’inquiète pas. Il ne m’est rien arrivé. Elle m’a juste parlé, et je n’ai pas trop compris.

_ Elle ne t’a pas parlé de l’agression, du pourquoi du comment que sa fille a pété un câble ?

_ Non, non pas vraiment. Il s’agissait de destins utiles et de destins inutiles. Va savoir si elle parlait de moi. Elle fait une fixette sur mes cheveux aussi. Comme je te l’ai dit, je n’ai pas trop compris.

_ J’ai appelé mon frère, il a fini de travailler et il vient nous chercher. Tiens, il est là-bas. »

 

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