Nouvelle

La chevelure

Episode 8 – Interlude

 

L’appel sonnait désormais lointain, la voix de son amie irréelle. Les interrogations qui étaient nées de cette journée s’étaient dissolues autour d’elle en un instant, rendant l’atmosphère plus pesante. Elle s’était alors allongée sur son lit. Son esprit ne s’accrochait plus à aucun des nuages de pensées qui cheminaient doucement dans son esprit puis continuaient leur route plus loin, vers d’autres esprits peut-être.  Puis ces nuages se firent de plus en plus rares. Les sons, les lumières et couleurs, et les odeurs s’estompèrent. Puis elle plongea peu à peu dans un monde semi-conscient, où plus rien n’avait d’importance.

A son réveil, son père se trouvait assis au pied du lit. Depuis quand n’avait-il pas était là alors qu’elle se réveillait ? La dernière fois remontait à ses dix ans : son premier jour de cours au collège. Il faisait cela pour tous les événements qu’il estimait « important » : rentrées des classes, anniversaires, spectacles (lorsqu’elle participait à des représentations), auditions (quand elle faisait de la musique), etc. Il arborait toujours un sourire rassurant. Il avait arrêté par la suite, car il estimait qu’elle n’était plus une petite fille. Mais aujourd’hui il se tenait assis en face d’elle. Pourquoi ? Elle allait probablement le savoir.

Sa voix résonna dans la pièce : « Emilie, mon cœur, tu as bien dormi ? »

Aucune réponse. Elle s’étira peu à peu, doucement. Ses sens se réveillaient. Lupa qui dormait sur un lit de l’autre côté de la pièce se leva, en remuant sa queue, et vint dire bonjour à Emilie.

« Ta mère et moi avons une surprise pour toi : tu pars en Argentine, en Patagonie. Jusqu’à l’année prochaine. C’est une décision importante que nous avons prise pour ton bien. Je n’ai pas l’habitude de t’annoncer de grandes nouvelles de manière aussi brusque. Mais nous n’avons pas eu le choix cette fois. »

Nouveau silence. La tête toujours posée sur l’oreiller, les cheveux en bataille, tombant sur le côté du lit, touchant le sol, elle essayait de se concentrer sur la voix de son père. C’est vrai qu’elle était plus ferme, plus directe. Il savait quand être doux, et quand ne pas l’être.

« Tu pars ce soir, cela te fera du bien. Je t’aime. »

Plus tard, son père appelait les parents de Maria comme elle le lui avait demandé. Maria se trouvait chez elle, avec ses parents. La veille n’avait été qu’une mauvaise blague. Ce n’était sûrement pas vrai, mais ce gros mensonge l’arrangeait. Elle ne voulait pas en savoir plus.

Elle lut toute la journée, en pyjama. Elle ne s’habilla que pour partir. Et aller prendre l’avion. Bagage léger : « Tu achèteras là-bas. Voici une American Express. » lui avait dit sa mère. Elle n’avait jamais quitté la France, avait vécu toute sa vie en banlieue parisienne. Dans le même appartement. Ses vacances, elle les avait passées chez ses grands-parents, ou chez ses cousins. Mais elle partait aujourd’hui en Amérique du Sud. Parlait-elle correctement espagnol ? Oui, elle avait le don des langues. Avait-elle envie de partir ? Elle n’avait pas envie de rester. Ses parents allaient-ils lui manquer ? Lupa allait lui manquer, ses câlins et son amour inconditionnel allait lui manquer.

Elle monta à l’arrière de la voiture. Son père mit sa petite valise dans le coffre. Et ils partirent pour l’aéroport. Les paysages défilèrent au travers des vitres. Puis la voiture s’arrêta dans un parking souterrain. Son père prit la valise. Emilie attrapa son bagage à main – un sac à dos noir avec le minimum : téléphone portable, ordinateur portable, cahier vierge et trousse, un livre de science-fiction, un livre de fantaisie, un recueil de poème signé Arthur Rimbaud, et un peu d’argent liquide. L’argent : Réal pour l’escale au Brésil, peso argentin pour l’arrivée en Argentine, à Cordoba. Là-bas, la famille qu’elle ne connaissait absolument pas et chez qui elle allait vivre près d’un an irait la chercher et ils iraient ensemble jusqu’en Patagonie.

A un moment, il lui fallut y aller. Elle ne savait pas ce qui lui arrivait. Qui au monde sait ce qui lui arrive après tout ? C’est la vie.

Sa mère lui tendit une parka : « A Cordoba tu n’en auras pas besoin, c’est l’été. Mais tu en auras peut-être besoin lorsque tu arriveras dans le sud du continent. Là-bas, l’été il fait moins froid qu’en hiver. Mais il ne fait pas chaud. »

Alors qu’elle s’éloignait, elle entendit sa mère dire à voix basse :

«  Tu penses que c’était nécessaire ?

_ Absolument, mon amour.

_ Je ne pensais pas qu’elle était déjà si forte.

_ C’est son destin. »

 

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