Nouvelle

La chevelure

 

Episode 9 – Une nouvelle vie

 

C’est moi, Emilie. C’est moi-même qui ai conté mon histoire jusque-là. Je ne l’ai pas fait directement, comme vous avez pu le remarquer. En effet, je me sentais bien plus apte à décrire cette vie antérieure – je veux dire avant d’arriver ici, en Argentine – en me situant en-dehors de moi-même. Comme si j’étais spectatrice de mon propre parcours. Aujourd’hui, dans cet endroit secret où je me trouve, je suis prête à retracer le chemin qui m’a mené à mon destin.

Je suis arrivée à Cordoba, à l’aéroport Pajas Blancas, le lundi 12 décembre 2016, en début d’après-midi. Personne ne m’avait accompagné durant mon voyage. J’avançais doucement vers de grandes portes coulissantes opaques, bagages en main, et je n’étais même pas sûre que quiconque serait là pour m’accueillir, comme me l’avait pourtant dit mon père. Mais lorsque les portes s’ouvrirent, j’aperçus un homme, plutôt grand et la silhouette athlétique, la cinquantaine, les cheveux grisonnants, courts, un grand sourire son visage planté à quelques mètres de moi derrière une bande de tissu tendue entre deux petits poteaux de plastique noir. Il tenait entre ses mains une pancarte en carton sur laquelle était inscrit en lettres capitales « EMILIE ». A ses côtés, une femme, plus jeune, la trentaine, menue et bien plus petite de taille que lui, me dévisageait plus sobrement. Ses bras dénudés, appuyés sur ses hanches, laissaient apparaître une musculature fine mais puissante. Les deux portaient des vêtements ordinaires mais identiques – seule la taille de confection les différenciait. Pantalon de sport gris, débardeur et chaussures de sport noirs. Automatiquement, je me dirigeai vers eux. La jeune femme m’aborda :

« Hola Emilie. Nous sommes ravis de te rencontrer. Je suis Agustina et voici Mauricio. Tu as fait un bon voyage ? »

Je n’avais pas l’accent – ni d’Espagne, ni de Cordoba, ni de Buenos Aires, ou de quelconque autre pays hispanophone – mais un très bon niveau de maîtrise qui me permit de me faire comprendre. Oui j’avais fait bon voyage, et j’étais également ravie de les connaître aussi. Ils avaient l’air sympathique en tout cas.

Agustina attrapa ma petite valise, Mauricio mon bagage à main et je les suivis. Mauricio me lança, toujours en souriant :

« On en a fait des kilomètres pour venir te chercher, nena. On est arrivé hier et on a logé chez un ami. Un fidèle ami. On va passer le voir avant de repartir. »

Il marque une pause, tandis qu’on arrivait dans le parking, puis poursuivit en désignant une vieille Renault R22 : « Et voici le carrosse de la princesita. Mets-toi à l’aise, on s’occupe de tout. »

D’un bleu délavé et rayé par endroit, la voiture affichait une mine un peu cabossée. Et dire qu’on devait parvenir jusqu’en Patagonie là-dedans. Le tout était d’y croire, disait Mauricio. Selon lui, elle ne l’avait jamais lâché et ne le lâcherait pas de sitôt. Je m’installai à l’arrière, tandis qu’on chargeait mes quelques affaires dans le coffre. Puis nous nous en allâmes. La lande à perte de vue défila une vingtaine de minutes sous mes yeux admiratifs puis fut peu à peu remplacée par des constructions. Nous pénétrions dans une ville de la province de Cordoba, Villa Carlos Paz. Au premier grand carrefour, la voiture vira à droite et prit la direction de grandes maisons – à vrai dire, toutes les maisons quelle avait pu voir jusqu’alors (soit la grande majorité des constructions que j’avais vue) étaient grandes. Elles étaient plantées sur des terrains parfaitement alignés les uns à côtés des autres, de telle manière qu’ils formaient des cuadras, des carrés, disposés les uns à côté des autres. Les routes qui séparaient ces carrés de terrains étaient très larges et rectilignes. La ville si bien organisée contrastait avec l’incroyable paysage montagnard qui l’entourait.

Nous nous arrêtâmes en face de la maison la plus banale de toutes. Elle trônait piteusement au milieu d’un terrain mal-entretenu duquel sortait une haie mal-coupée. Nous sortîmes de la voiture. Mauricio annonça notre visite en criant le nom de « Gregorio » puis sans prendre plus de précautions franchit la grille. Je le suivis et lorsque nous atteignîmes la porte, un individu corpulent et avoisinant les deux mètres de hauteur ouvrit la porte. Il tenait à la main un livre et des lunettes étaient plantées sur son large nez. Il les ôta et m’invita à pénétrer dans la maison.

« Bienvenida Emilie. Enchanté de te connaître, je suis Gregorio – il se baissa pour pouvoir me tendre la joue et me faire la bise – Je suppose que vous ne restez pas longtemps ». Et se tourna vers Mauricio.

« Non Gregorio, on repart cet après-midi. Je te présente donc la fameuse Emilie.

_ Je vais faire un peu de maté dans ce cas. Cela t’ira Emilie ?

_ Cela m’ira très bien. Je n’en ai jamais goûté, ce sera donc une première fois.

_ Bien, asseyez-vous. »

Sous ses airs lourdauds, Gregorio révélait être d’une grande sensibilité. Nous discutâmes autour de la boisson typique du pays, le maté. Il s’agissait en vérité d’un breuvage extrêmement amer et peu ragoutant. Le gout me faisait penser à de la cendre, quand bien même je n’y ai jamais goûté. Je m’efforçai toutefois de le terminer pour ne pas vexer mon hôte.

Un peu plus d’une heure plus tard nous reprenions la route. Gregorio me fit cadeau du célèbre roman Cien años de soledad, et je pressentais qu’il y avait un message dans ce titre.

 

Laisser un commentaire