Nouvelle

La Chevelure

Episode 10 – Premier contact

 

Nous avions avalé les kilomètres depuis Córdoba. Deux haltes avaient permis à Mauricio et Agustina de se relayer pour la conduite et de faire le plein d’essence. La chaleur étouffante avait eu raison de moi et je m’étais endormie deux heures avant d’arriver à Santa Rosa, capitale fédérale de la province de La Pampa. Je me réveillai lorsque le véhicule s’immobilisa. Mauricio alla chercher de l’eau dans une petite épicerie. Je sortis de la voiture et attrapai mon téléphone dans le coffre  : il affichait 22h30 et 2% de batterie. Je me sentais exténuée et j’avais extrêmement chaud. Je le fis savoir à Agustina qui attendait avec moi à l’extérieur :

« Agustina, pouvons-nous nous arrêter ici cette nuit? Je suis désolée mais je suis épuisée, je ne me sens vraiment pas bien.

_ Nous arrivons bientôt à notre point de repos Emilie. Encore un petit effort. Quant tu auras bu tu te sentiras mieux.

_ Bien. Et est-ce que tu as une paire de ciseaux? Mes cheveux sont devenus bien trop longs. Ils m’étouffent, alors il faut que je les coupe.

_ Attendons demain, que ce soit bien fait au moins.

_ Non, cela n’a pas d’importance. Je me sens vraiment mal, j’ai la tête qui tourne, et mes cheveux n’arrangent rien.

_ Crois-moi Emilie. Attendons demain. Tiens Mauricio arrive. »

Elle marqua une pause. Et quand Mauricio se fut rapproché de nous, elle lui lança :

 » Mauricio, donne-moi une bouteille d’eau.

_Hop! – il lui tendit la bouteille et se tourna vers moi – allez linda, encore une petite heure et tu dormiras dans un château climatisé.

_ Oui, à une heure d’ici – précisa Agustina – se trouve notre ami Agustín. Il tient une estancia. Ta chambre est prête. Et il y a l’air conditionné.

_ D’accord. »

Je n’avais plus la force de lutter de toute façon. Agustina me tapota de l’eau sur le visage du bout des doigts et m’en versa un petit peu sur le haut du crane – « cela te fera du bien, m’affirma-t-elle » – puis me donna la bouteille et je bus à pleines gorgées.

Finalement, nous arrivâmes à l’estancia. Je rassemblai les ultimes forces qui me restaient pour saluer mes hôtes – le fameux Agustín et sa femme, Veronica – puis je demandai immédiatement à rejoindre mon lit. On m’indiqua ma chambre et je m’effondrai sur mon lit.

Lorsque je me réveillai, le réveil disposé à la droite de mon petit lit affichait 11h30. Quelle chance d’avoir pu dormir autant! Je me levai tant bien que mal : je n’étais pas encore totalement remise du décalage horaire et du périple en voiture sous la chaleur. N’ayant pas eu la force de les retirer la veille, j’avais encore mes chaussures aux pieds. J’ouvrit la porte et me dirigeai vers le salon. J’y trouvai Agustina et Mauricio, qui avait troqué leur débardeur noir pour un débardeur gris dévoilant toujours leur superbe musculature. Que faisaient-ils dans la vie déjà? Ils ne me semblaient pas qu’ils me l’avaient dit mais ce devait être relationné avec le sport. Ils se tenaient tous deux en face d’un maté. L’idée d’en boire un me donnait la nausée. Aussi quand ils me virent et m’en proposèrent un, je ne manquais pas de faire remarquer poliment que ce n’était pas ce que je préférais :

 » Est-ce qu’il y aurait plutôt du jus d’orange? »

Agustín sortit alors de la cuisine pour me saluer  :

« Hola Emilie! J’ai entendu que tu voulais un jus d’orange. J’ai en réserve les meilleures oranges de toute l’Argentine! Rien de mieux qu’un jus d’orange frais pour commencer la journée.

_ Bonjour Monsieur. Je vous prie de m’excuser pour hier, je ne me sentais pas bien et je n’ai pas pu vous saluer comme il se doit.

_ Aucun souci chère Emilie. Je comprends tout à fait. Je t’apporte ton petit déjeuner. »

Il revint cinq minutes plus tard avec un plateau sur lequel reposaient un grand verre de jus d’oranges fraîchement pressées, des toasts et de la confiture.

_ Voilà pour toi Emilie. Si tu as encore faim plus tard, n’hésite pas à me le faire savoir. »

Il s’en alla de nouveau à la cuisine et Mauricio continua :

 » Allez princesa, prends des forces. Tu as bien dormi?

_ Oui très bien. Et la chambre était très agréable.

_ Parfait. Je voudrais te présenter quelqu’un plus tard. Fais moi savoir quand tu auras terminé. »

J’acquiesçai, mais ne répondit rien. L’idée de pouvoir ingérer autre chose que de l’eau me rappelait à quel point j’avais faim. Je n’avais rien mangé de solide depuis que j’avais quitté l’avion qui m’avait mené à Sao Paulo au Brésil. Je me jetai sur le premier toast que je savourai avec lenteur et précision. Jamais je n’avais autant apprécié la nourriture.

Puis je me levai pour rejoindre Mauricio qui se tenait dos au mur blanc du salon, les bras croisés sur la poitrine. Il m’invita d’un geste de la main à le suivre. Agustina l’apostropha :

« Mauricio, attends. Je pense qu’Emilie devrait se reposer un peu plus.

_Agustina – un sourire amusé se dessina sur ses lèvres – je vais juste lui présenter quelqu’un. Ce ne devrait pas être trop épuisant. Tu es d’accord Emilie? »

Encore une fois, j’acquiesçai mais mon regard passait de l’un à l’autre sans comprendre ce qui se passait entre eux. Agustina paraissait un peu tendue. Puis je continuai à marcher.

Nous entrâmes dans une chambre. Les murs étaient blancs, comme le reste de l’estancia et toutes les habitations que j’avais pu voir jusque-là. A ma droite se trouvait un lit, et un petit garçon allongé sur le dos y dormait paisiblement. De son petit nez sortaient des fils transparents reliés à un appareil jouxtant le lit. Sa frêle silhouette soulevait à peine le drap qui le recouvrait jusqu’à la poitrine. Quel âge avait-il? 8 ans ? 9 ans ? Mauricio reprit la parole :

« Emilie je te présente Yoel. – Il se tourna vers le jeune garçon, et alla l’embrasser sur la joue – Yoel, hermano, réveille-toi, tu as de la visite! »

Ses yeux s’étaient ouverts, dévoilant des iris noirs de jais. Il avait des cheveux bruns mi-longs recouvrant un visage poupin au teint pâle.

« Bonjour Mauricio. Bienvenida querida Emilie. Mauricio m’avait promis que tu viendrais me voir. »

_ Je suis très surprise et heureuse que ma visite ait pu être tant attendue. Comment vas-tu Yoel?

_ Je vais bien merci. Et toi?

_ Je vais très bien. Enchantée de te connaître. Tu es un très beau petit garçon. »

Puis Mauricio m’invita à sortir car Yoel devait se reposer. Je retournai moi aussi dans ma chambre pour me reposer. Puis, plus tard. Le lendemain peut-être. Je ne m’en rappelle plus. Ce fut le moment. Le premier contact. Tout passa très vite. Des cris, des pleurs résonnèrent dans ma tête.

La porte qui s’ouvre, Mauricio, stoïque me fait signe de le suivre. Agustina se tient derrière moi, ferme la marche.

On me fait entrer dans la chambre. Yoel est là. Est-ce que ce sont ses pleurs qui résonnent à mes oreilles? Ceux de ses parents? Agustín se tient près du lit, désespéré. Je le regarde. Je ne comprends pas. Je me rapproche encore. Yoel est là. Il m’a vu désormais. Il me fixe, profondément. Ses yeux me prient de l’aider. Me supplient. Et je me penche. Et je le prends dans mes bras. Et je reste ainsi. Une minute, dix minutes? 1 heure? 1 jour? Peu importe. Je suis avec lui. Et j’attends. Il ne souffre plus. Et je resterai avec lui jusqu’à la fin. Un voile blanc se dépose sur nous.

Il ne souffre pas, il ne souffre plus.

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