Nouvelle

La Chevelure

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Prémices

 

Les ombres dans la pièce dansaient au rythme de la pluie qui, battant le carreau, écrasait les lignes végétales contre la fenêtre. Il était presque minuit mais la lumière ne s’éteignait pas, elle attendait d’abord qu’Emilie, qui coiffait sa longue chevelure, ait terminé. Distraitement, doucement, elle passait la brosse, mèche après mèche, dans cette cascade aux reflets écarlates. Puis lorsque le sommeil vint peser sur ses paupières, elle alla dormir, et les ombres cessèrent de danser aux murs.

La journée était belle, l’air doux. Dès son réveil, Emilie, rapidement, tressa ses cheveux, une habitude qu’elle avait prise pour éviter qu’on ne l’embête à vouloir les toucher, ou que ses cheveux ne deviennent la conversation principale de ses camarades… Puis elle prit un rapide petit-déjeuner, attrapa son sac-à-dos et prit le chemin du lycée, qui ne se trouvait qu’à vingt-cinq minutes de marche. Quand bien même elle y était habituée, la tresse se faisait pesante dans son dos et elle se mit à porter son sac à la main. Il fallait absolument qu’elle prenne rendez-vous chez le coiffeur cette après-midi, avant que sa chevelure ne passe d’un mètre de longueur à deux… Après tant d’années de harcèlement, elle pensait que le lycée serait l’occasion d’un nouveau départ, mais il fallait se rendre à l’évidence : l’immaturité et la méchanceté n’étaient pas le propre de l’adolescence, sinon de l’Homme. Maintenant qu’elle y pensait, elle aurait dû s’en rendre compte depuis longtemps. Son cousin, de cinq ans son aîné, avait toujours pris un malin plaisir à lui tirer violemment les cheveux, avant d’aller se plaindre à sa mère qu’il avait extrêmement mal au bras, à la jambe… – et où savait-elle encore ; et la mère de celui-ci geignait auprès de ses parents, invoquant son incivisme, son éducation ratée, avant de leur reprocher de lui teindre les cheveux avec ce rouge affreux « qui ne lui va décidément pas » – ses parents ne lui auraient jamais teint les cheveux et elle le savait très bien mais cette tante, qui donnait tout son sens à l’expression « on ne choisit pas sa famille » jouissait de son vice, et voir sa sœur et son beau-frère la mine déconfite ne pouvait lui procurer plus grande satisfaction. Par ailleurs, dès qu’Emilie mettait les pieds dans un salon de coiffure, elle devenait immédiatement l’ennemi n°1 du coiffeur qui lui faisait systématiquement des remarques sur la « pesanteur » de sa touffe, sur sa couleur bizarre etc. avant de se plaindre de douleurs importantes dans la main et de lui décocher un regard sombre au moment de payer. Elle se demandait même pourquoi elle devait payer des êtres aussi peu serviables. Mais heureusement elle avait rencontré Anne qui ne lui avait jamais fait aucune remarque désagréable, et qui avait toujours été si gentille à son égard : c’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle n’allait désormais que dans son salon. Anne était bien intentionnée.

Lorsqu’elle arriva à l’entrée de l’école, elle alla retrouver son groupe d’amis, elle les connaissait depuis le collège et ils avaient eu la chance de se retrouver dans le même lycée. Ils se dirigèrent ensemble vers le premier de leurs cours. La matinée se déroula calmement jusqu’au moment de la pause déjeuner, à la cafétéria. Il semblait à Emilie d’ailleurs anormal qu’aucune ineptie ne lui ait été lancée depuis le début de la matinée. C’est Jordan, un garçon venu de la ville voisine ne cessant de compenser sa petite taille par sa méchanceté (et elle osait imaginer que ce n’était ni la première année de sa vie, ni la dernière qu’il agirait ainsi), qui commença :

« Eh les intellos ! Vous croyez qu’c’est parce qu’Emilie réfléchit trop que ses cheveux poussent grave comme ça ? C’est trop moche, vous êtes nuls – suivit d’un rire nasal et niais.

– Et toi tu crois que c’est parce que tu réfléchis pas assez que t’as arrêté de grandir ? lui répliqua Maria, à gauche d’Emilie.

– Bande de bolos, de toute façon, on sait très bien qu’c’est des faux. Mais tu changes quand d’couleur de cheveux Emilie, t’as pas compris qu’c’était moche ? – là c’était Clara, une blonde qui cherchait à tout prix la compagnie des garçons et qui malheureusement faisait partie de sa vie scolaire depuis déjà quatre ans.

– Clara, toujours aussi perspicace. T’as pas compris que j’en avais rien à faire de toi et de tes remarques débiles. T’as cru que parce que t’avais de nouveaux amis ça te donnait une valeur ajoutée ? Ben nan, t’es juste aussi bête qu’avant, voire plus, et puisque t’aimes pas mes cheveux pourquoi tu les regardes sans cesse ? Parce que les tiens sont pires ? »

C’était la première fois qu’Emilie lui répondait sur ce ton-là. Elle avait toujours essayé d’être plus douce ou de ne rien dire. Mais elle en avait assez de cette pimbêche imbue de sa personne qui se permettait de la juger sans arrêt. Il était hors de question qu’elle joue la victime consentante plus longtemps. Clara s’en alla en la regardant d’un œil mauvais, suivie de Jordan et de leurs acolytes écervelés.

Emilie, Maria et les autres reprirent leur conversation et terminèrent leur repas.

Les cours se terminèrent à six heures. En sortant, les amis se séparèrent pour rentrer chez eux. Emilie prit le chemin du retour et lorsqu’elle fut bien éloignée du lycée, elle remarqua qu’une voiture avait ralenti derrière elle et qu’elle la suivait, du moins le croyait elle. Elle s’arrêta et le bruit lui indiqua que la voiture s’était également arrêtée. Un rapide coup d’œil lui révéla un engin noir aux vitres teintées. Qui pouvait donc bien s’y cacher qui lui aurait voulu quelque chose ? Elle n’en savait rien, pourtant dans cette petite rue sans issue pour les véhicules et déjà sombre en ce mois d’octobre, son instinct la poussa à se méfier. Elle se mit à courir. Et de la voiture sortirent trois garçons assez grands et une fille, blonde, plus petite, qui s’élancèrent derrière elle. Rapidement, trop rapidement, ils la rattrapèrent et, le temps pour elle de jeter un regard en arrière, la firent tomber. La fille, qui arriva en dernier, se pencha sur elle :

«  Sale bolos, tu m’fais pitié.

  • Clara ?! Mais… »

Emilie fut coupée par la gifle de Clara. Puis son coup de pied. Et d’autres qui défilèrent. Mais elle n’aurait su dire qui les lui donnait. Sa vue s’était troublée, des torrents de larmes se déversaient sur ses joues tandis qu’elle tentait de se protéger en position fœtale. La panique avait cédé le pas à la peur sous les coups répétés qui secouaient son corps. Les rires se transformèrent en un vacarme assourdissant et alors qu’elle positionnait difficilement ses mains sur ses oreilles, une main attrapa sa natte et la tira violemment tandis qu’un pied s’appuya sur son dos. Sa tête bascula brusquement en arrière et son souffle en fut coupé. Les yeux exorbités, ses mains agrippaient l’arrière de son crane dans l’espoir d’échapper à la pression exercée. Il lui était impossible de penser à quoi que ce soit sinon à la douleur qui vrillait chaque partie de son corps. Sa voix même ne lui obéissait plus, elle avait capitulé sous la violence de l’ennemi. Sa bouche se tordait en un rictus implorant. Puis tout d’un coup, la pression à l’arrière de son crane céda et sa tête retomba lourdement sur le sol. Son corps se recroquevilla à nouveau, sanglotant. Ils allaient la tuer. Ils allaient la tuer. Ils allaient la tuer…

Quand les pompiers la firent basculer sur le brancard, en état de choc, elle perçut rapidement les quatre corps eux aussi allongés sur des brancards et le sol souillé par un liquide rougeâtre. La police releva au sol une natte aussi longue qu’un bras et une paire de ciseau baignant dans une mare rougeâtre. Puis ses yeux se fermèrent sur cette scène incomplète : à la sortie de la ruelle, la voiture noire avait disparu…

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