théâtre

La guerre de Troie n’aura pas lieu – Jean Giraudoux

La guerre de Troie, évoquée dans l’Iliade, est un thème ayant inspiré de nombreux dramaturges au fil des siècles. Au XXème siècle, durant l’entre-deux guerres, elle a fait l’objet d’une réécriture par le génial Jean Giraudoux. Celui-ci, sombrement affecté par la première guerre mondiale – il a lui-même combattu et été blessé deux fois – devine l’inévitable Seconde guerre mondiale.

Entre comédie et tragédie, Giraudoux n’a pas choisi : il présente un drame à l’humour grinçant, pesant, la tension est palpable. Quant au titre, il encadre la pièce :

ANDROMAQUE. La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre ! (I, 1)

HECTOR. La guerre n’aura pas lieu, Andromaque ! (II, 14).

Mais, ce n’est qu’un mensonge. Finalement, Hélène est renvoyée chez les Grecs, et la guerre a lieu : le poète Oaix est assassiné. Cassandre s’exclame alors (II, 14) : « Le poète troyen est mort… La parole est au poète grec. »

Bien évidemment, dans cette pièce, il n’est question que d’un seul est même thème : la guerre. Voici donc une chronologie de la pièce.

 

A l’acte I, scène 1, Andromaque et Cassandre entrent en scène. Le pessimisme légendaire de la prophétesse Cassandre, fille de Priam et Hécube, fatigue Andromaque qui désespère de voir un jour la paix régner sur le monde. Cassandre a alors cette réplique :

« Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens compte seulement de deux bêtises : celle des hommes et celle des éléments. » (I, 1)

La conversation s’achève sur l’arrivée d’Hector (I, 2). Il revient d’une campagne militaire, glorieux. Mais las de la guerre, comme le montre la scène 3. Dans cette scène, Hector et Andromaque, mari et femme, se retrouvent et Andromaque a cédé au pessimisme. Pour elle, les portes de la guerre ne se fermeront jamais (c’est évidemment une allusion au rituel romain du temple de Janus dont on fermait les portes symboliquement en temps de paix). Ainsi, en tant que future maman, elle décide de couper l’index de la main droite de son enfant si c’est un fils (référence anachronique : l’index droit coupé était une cause de réforme, et pendant la Première Guerre mondiale on a vu des mutilations volontaires). Hector lui répond alors :

« Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index…Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons. »

La conversation s’oriente vers la réalité de la guerre. Faire la guerre, c’est tuer l’adversaire, tuer des hommes. Andromaque tient alors ce discours :

« Et l’on se penche en dieu sur ce pauvre corps ; mais on n’est pas dieu, on ne rend pas la vie. »

 

Venons-en à la cause de cette guerre : Hélène, épouse de Ménélas (roi de Sparte) a été enlevée par Pâris, prince troyen. Pour éviter la guerre, Andromaque et Hector essaie à tout prix de renvoyer Hélène chez les Spartes. Mission ô combien compliquée puisqu’Hélène ne désire pas prendre parti. Quant à savoir si Pâris l’aime, elle vous répondra :

« Je n’aime pas beaucoup connaître les sentiments des autres. Rien ne me gêne comme cela. C’est comme au jeu quand on voit dans le jeu  de l’adversaire. On est sûr de perdre. » (I, 9)

Par ailleurs, aucun citoyen de Troie (les vieillards et le vieux Priam surtout) ne souhaite que cette beauté délaisse leur cité. Hector comprend ces hommes qui admirent la beauté, et parle ainsi à Priam :

« Je vous comprends fort bien. A l’aide d’un quiproquo, en prétendant nous faire battre pour la beauté, vous voulez nous faire battre pour une femme. »

Et puis ce n’est pas Pâris qui arguera le contraire ! Dans l’acte I, scène 4, Pâris explique à quel point Hélène est différente des femmes troyennes, et combien faire l’amour avec elle est satisfaisant : Hélène est distante, les Troyennes au contraire sont collantes. Hector réplique donc (Acte I, scène 6) :

« Très intéressant ! Mais tu crois que cela vaut une guerre, de permettre à Pâris de faire l’amour à distance ? »

On l’aura compris, la guerre c’est une affaire d’homme. Et une affaire d’honneur. Lorsqu’on n’est pas lâche, on se bat pour son pays. Pourtant Andromaque s’obstine à lutter contre les éléments ! (Acte I, scène 6).

« Où est la pire lâcheté ? Paraître lâche vis-à-vis des autres, et assurer la paix ? Ou être lâche vis-à-vis de soi-même et provoquer la guerre ? »

 

Mais Andromaque et Hector prêchent une cause perdue. Puisque les hommes et les éléments ont décidé qu’il y aura la guerre, alors il y aura la guerre. Cassandre et Hélène, à l’acte I, scène 10, ont un échange prophétique sur la question.

CASSANDRE. Moi je ne vois rien, coloré ou terne. Mais chaque être pèse sur moi par son approche même. A l’angoisse de mes veines, je sens son destin. 

HELENE. Moi, dans mes scènes colorées, je vois quelquefois un détail plus étincelant encore que les autres. Je ne l’ai pas dit à Hector. Mais le cou de son fils est illuminé, la place du cou où bat l’artère…

 

A l’acte II, scène 5, Demokos invite Busiris, un juriste, pour qualifier juridiquement les potentiels outrages des Grecs lors de leur arrivée à Troie. Hector lui demande de requalifier immédiatement les faits afin qu’aucun n’outrage n’entrave la paix qu’il espère tant entre les deux cités. Busiris s’insurge : « C’est contre les faits, Hector ». Hector tiendra alors ce discours :

« Mon cher Busiris, nous savons tous ici que le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

 

Pour comprendre davantage l’indifférence d’Hélène face à la situation, l’Acte II scène 8 nous offre des clés d’interprétation précieuse. Hélène et Andromaque aborde le thème de la pitié. Après maints efforts de la part d’Andromaque pour faire ressortir chez Hélène une once de compassion, la voici qui lance ces mots :

« Les gens ont pitié des autres dans la mesure où ils auraient pitié d’eux-mêmes. Le malheur ou la laideur sont des miroirs qu’ils ne supportent pas. »

 

Acte II, Scène 9. Les Grecs ont débarqué. Et envoient un négociateur. C’est un homme virulent, agressif et qui finit par gifler Hector l’accueillant. Malgré tout, Hector reste calme et lors de son échange avec Ulysse, à la scène 13, il se risque à lui demander pourquoi il veut absolument la guerre. Ulysse répond :

« Je ne la veux pas. Mais je suis moins sûr de ses intentions à elle. »

 

A l’acte II, scène 14 (dernière scène) un espoir : Hélène est rendue aux Grecs. Il n’y a plus de raison de faire la guerre ! Mais Demokos, outré par cette issue, s’oppose à la « lâcheté » d’Hector, qui le frappe avec son javelot. Demokos tombe à terre, et mourant crie le nom de Oiax, l’envoyé grec, qui est devient donc l’assassin du poète troyen : la guerre de Troie a donc lieu.

CASSANDRE. Le poète troyen est mort… La parole est au poète grec.

 

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