Autobiographie, Romans autres

La main coupée – Blaise Cendrars

Le contexte :

Dès le début de la guerre 14 – 18, il s’engage comme volontaire étranger avant d’être versé dans la légion étrangère. Gravement blessé en septembre 1915, il est amputé du bras droit.
Correspondant de guerre dans l’armée anglaise en 1939, il quitte Paris après la débâcle et s’installe à Aix-en-Provence. Après trois années de silence, il commence en 1943 à écrire ses Mémoires : L’Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Le Lotissement du ciel (1949)
La main coupée est un hommage aux hommes qui se sont battus avec lui pendant la première guerre mondiale. Comme dans tout ce qu’il a entreprit, il est allé jusqu’au bout de son engagement. On y retrouve son style inimitable qu’il a peaufiné pendant dix ans.

Fugueur à 16 ans, il voyage dans le transsibérien en compagnie d’un marchand. En 1905, il est à Saint Pétersbourg où éclate le 22 janvier une grève. Le Dimanche rouge précède une terrible répression. Freddy passe son temps à la bibliothèque impériale où il entreprend un énorme travail sur son écriture en s’imprégnant des textes des plus grands écrivains.
« j’ai agi, j’ai tué, comme celui veut vivre. »

les meilleures extraits :

DESERTION
Mais les premiers à avoir donné le mauvais exemple furent nos officiers et nos sous-offs car il y a différents degrés dans la désertion et j’estime qu’un officier qui lâche sa troupe à l’heure du danger pour se faire verser dans une unité moins exposée, quoique agissant régulièrement et à l’abri du règlement déserte en fait ; il est comparable à un plaideur qui n’a pas la conscience tranquille et qui se réfugie dans le maquis de la procédure. Ce cas fut très fréquent chez nous parmi nos gradés et rares sont ceux qui restèrent avec nous jusqu’au bout.

GUERRE
Je m’empresse de dire que la guerre ça n’est pas beau et que, surtout ce qu’on en voit quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard. A la formule marche ou crève on peut ajouter cet autres axiome : va comme je te pousse ! Et c’est bien ça, on va, on pousse, on tombe, on crève, on se relève, on marche et l’on recommence. De tous les tableaux des batailles auxquelles j’ai assisté je n’ai rapporté qu’une image de pagaïe. »

LEGIONNAIRE
Etre. Etre un homme. Et découvrir la solitude. Voilà ce que je dois à la Légion et aux vieux lascars d’Afrique, soldats, sous-offs, officiers qui vinrent nous encadrer et se mêler à nous en camarades, des desperados, les survivants de Dieu sait quelles épopées coloniales, mais qui étaient des hommes, tous. Et cela valait bien la peine de risquer la mort pour les rencontrer, ces damnés, qui sentaient la chiourme et portaient des tatouages. Aucun d’eux ne nous a jamais plaqué et chacun d’eux était prêt à payer de sa personne, pour rien, par gloriole, par ivrognerie, par défi, pour rigoler, pour en mettre un sacré coup, nom de Dieu, et que ça barde, et que ça bande, chacun ayant subi des avatars, un choc en retour, un coup de bambou, ou sous l’emprise de la drogue, de l’alcool, du cafard ou de l’amour avait déjà été rétrogradé une ou deux fois, tous étaient revenus de tout.
Pourtant, ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’étaient des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et plein de cicatrices, comme la poésie.
On en a ou l’on n’en a pas.
Il n’y a pas de triche car rien n’use davantage l’âme et marque de stigmates le visage (et secrètement le cœur) de l’homme et n’est plus vain que de tuer, que de recommencer.
Et vivat ! c’est la vie…

MAXIME
Pas vu, pas pris,
Et vu-u, rousti…
Jouent les clairons du Bat’ d’Af au refrain, un gai refrain, plein d’allant. Mais c’est aussi une maxime et le début de la sagesse au régiment, m’avait enseigné Jacottet. « – Mets-toi cet axiome en tête », m’avait-il recommandé.

OFFICIER
Ce n’est donc pas le courage personnel de chacun de ces officiers que je mets en question, mais je souligne un trait général de leur caractère, comme qui dirait une déformation professionnelle qui fait que messieurs les officiers ont par trop tendance à se mettre toujours du côté du manche. C’est peut-être leur fonction qui veut ça puisque le but de leur carrière est non pas de finir en héros, mais, chacun, chef d’état-major, généralissime. »

SEDUCTEUR
Il se dégageait de toute sa personne quelque chose de las et de mélancolique comme il sied à un séducteur que sa nonchalance et grand air dédaigneux rendaient absolument irrésistible dans les ateliers du faubourg Saint-Antoine et les bals de la Bastille.
PAGAÏE
La pagaïe ? Mais c’est quand les événements débordent les règlements édictés dans un Etat bien policé qui n’a rien laissé à l’imprévu. Les Boches aux portes de Paris, toi, vieux frère, te présentant au ministère de la Guerre, boulevard Saint-Germain, avec 300 chevaux du Canada, vous créez la pagaïe, vous êtes imprévus.

POINTILLE  DEIBLER
Je n’ai jamais poussé l’enquête qui m’eût aiguillé vers le Bat’ d’Af’. Un tatouage l’a trahi. Une nuit. Une nuit d’amour. Au Chabanais. Je l’ai vu. Mais je n’en n’ai rien dit. C’est d’ailleurs sa gonzesse qui me l’a fait remarquer et qui m’en a parlé. Il était quasiment effacé, mais indélébile. Bleuâtre sous la peau du cou. Un pointillé sur la nuque. Le pointillé à Deibler.

RANCUNE
Ce sont là chose qui arrivent que ces inexplicables petites rancunes qui vont s’envenimant et auxquelles s’adonnent les caractères moroses envieux d’une quelconque supériorité, don, joie, talent, santé, intelligence, équilibre, bon moral, désintéressement, qu’ils ressentent comme affront personnel, surtout s’ils sont vos supérieurs, et ils en ont honte, et ils n’en dorment plus tant qu’ils ne vous l’auront pas fait payer, et parfois très cher, beaucoup plus cher qu’ils ne voulaient car ce ne sont pas des gens foncièrement méchants, mais des veules, mais des scrupuleux, des bien-pensants hantés de remords qui voudraient être de bon exemple, qui sont toujours bien intentionnés, et, surtout, ils sont bêtes, et ils le savent, et au fond d’eux-mêmes ils gémissent et sont malheureux, et quand une de ces vieilles bêtes est une vieille baderne, un supérieur devient facilement féroce.

SEDUCTEUR
Il se dégageait de toute sa personne quelque chose de las et de mélancolique comme il sied à un séducteur que sa nonchalance et grand air dédaigneux rendaient absolument irrésistible dans les ateliers du faubourg Saint-Antoine et les bals de la Bastille.

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