ROMAN, Science-Fiction

La sublime communauté – Emmanuelle Han

« La sombre procession avançait. Coûte que coûte, les Affamés marchaient. Les bouts de dents grinçaient, les têtes déplumées étaient rivées au sol, les pas brisés et pourtant déterminés à atteindre cette Porte, pour se ruer au hasard dans l’un des Six Mondes, dont on ignorait tout. Absolument tout. »

Emmanuelle Han est née et a grandi à Paris. Elle a fait des études de lettres puis s’est lancée dans le documentaire. Elle a publié en 2014 un recueil de voyages, Flying Blues. Publié aux éditions Actes Sud Junior, La Sublime communauté, 1. Les Affamés est son premier roman, et surtout le premier d’une saga prometteuse.

Ekian, Tupa, et Ashoka sont des Transplantés – des enfants que l’on a retiré de leur milieu d’origine peu après leur naissance. Ils vivent à des milliers de kilomètres les uns des autres et pourtant leurs existences sont liées. Dans un monde devenu invivable, chacun essaie de sauver sa peau : l’humanité voit alors des hordes d’Affamés se diriger inlassablement vers de grandes portes aux quatre coins du monde. Ekian, Tupa, et Ashoka découvrent peu à peu qui ils sont et réalisent le chaos planétaire dans lequel ils sont plongés : Où mènent ces mystérieuses portes ? Mais surtout…qui est derrière cette effroyable organisation ?
Dans un monde où quelques éminences grises décident du mystérieux destin de milliards d’âmes perdues, la promesse de ces portes inter-dimensionnelles ressemble étrangement à la promesse du paradis perdu… Ekian, Tupa, et Ashoka devront être forts pour affronter leur lourd destin, dont dépend le sort de la Sublime Communauté.

La sublime communauté présente toutes les caractéristiques du roman de science-fiction, et plus particulièrement du roman d’anticipation. Nous nous trouvons dans un futur plus ou moins proche (disons que de notre point de vue ce n’est pas un futur irréalisable), où certains progrès scientifiques permettent le passage vers…un Autre part. Toutefois, cette catégorisation s’avère trop légère ; car La Sublime communauté c’est également la présence d’éléments merveilleux, notamment avec les Etincelants, ces « hommes-étoiles »…
Par ailleurs, notons la justesse avec laquelle sont expliqué.es et exploité.es les coutumes, paysages, et atmosphères dans le roman, où l’on sent la documentation et l’expérience de globetrotteuse de l’auteur.
Cette richesse permet au livre d’accomplir un double objectif : tout d’abord un objectif purement romanesque – le plaisir de lire, de suivre une histoire et des personnages – mais aussi un objectif d’éducation, de sensibilisation.

 

Plaisir d’écrire, plaisir de lire

Ce roman est une pépite. Et bien qu’étant un roman jeunesse, il suffit d’ouvrir la première page et que quelques mots coulent dans votre esprit pour que vous ne le lâchiez plus, peu importe votre âge.
L’auteur écrit avec grande habileté. Son style est fluide, et simple mais raffiné. Et, beaucoup d’attention a été prêtée – consciemment ou inconsciemment – au jeu des couleurs et des senteurs. Deux dimensions si bien rendues que l’on se croirait nous-mêmes en Inde dans le temple de Hanuman, ou dans le désert du Sahara avec Ekian.
Quant aux personnages, il est intéressant de leur prêter un regard un peu détaché pour se rendre compte de leur originalité au sein du genre de la science-fiction : ils ne sont pas parfaits. Les antagonistes apparaissent bien évidemment dangereux et nocifs. Cependant, ceux qui sont placés du côté du « bien » ne sont pas irréprochables : Tupa aura une attitude a priori hautement contestable, par exemple. Et, enfin, d’autres personnages osciller dans l’estime du lecteur : il arrive en effet de croiser des personnages au service des antagonistes et qui ont fait des actions répréhensibles qui ne sont pas pour autant foncièrement mauvais…

« Des forêts qui flambent, des arbres immenses qui tombent, le bruit effroyable des tronçonneuses. Des fleuves qu’on dévie, de gigantesques barrages des terres qu’on inonde, qu’on saccage, qu’on vole, des campements de fortune au bord des routes. Des enfants en guenilles dans les plantations de canne à sucre, des pères réduits à l’esclavage dans des usines de carburant. Des suicides. Des alcooliques, des mendiants. »

Un roman, un message ?

Le roman d’anticipation est rarement déconnecté de ce que nous connaissons. Celui-ci ne fait absolument pas exception à mon avis. De nombreux parallèles peuvent être faits entre ce qui est décrit dans l’ouvrage et le monde d’aujourd’hui : une déforestation quasi achevée, l’embrigadement des consciences dans le but d’un pseudo salut, le déni d’individualité, la recherche de nouvelles terres sont autant de thèmes que l’on retrouve déjà aujourd’hui. A noter le caractère « ironique » de certaines de ces questions : par exemple aujourd’hui, les élites cherchent absolument à pouvoir quitter la Terre afin de pouvoir continuer à polluer en toute impunité la planète et avoir l’assurance de trouver un environnement plus sain autre part, alors qu’il suffirait d’apprendre à prendre soin de notre planète ; hors dans le roman, la pollution et la destruction de l’environnement sont arrivées à un tel stade que cette dernière solution n’est plus viable, et a priori l’unique possibilité de survie apparait être la fuite.
« Notre terre se meurt, Tupa. Le temps est venu d’en trouver une nouvelle. »

 

Une lueur d’espoir ?

Le futur atrocement gris esquissé dans le roman est parfois nuancé. Pour en revenir à la couleur, l’auteur apporte souvent des touches de gaîté, d’innocence, et d’espoir : et ce à travers surtout la figure d’Ashoka, un enfant magnifique. Ashoka ne se laisse pas envahir par de viles émotions, il ne cède pas à l’égoïsme, car son cœur d’enfant ne le laisse pas faire le mal. Ce qui est beau chez ce personnage, c’est qu’il n’a pas conscience de sa beauté : il est courageux et dévoué.

 

Je conseille absolument ce roman. C’est roman magique, accessible à tous, et riche. Riche en connaissance, en réflexion, en romanesque. Aussitôt terminé ce tome 1 (Les Affamés), vous n’aurez qu’une envie : découvrir le tome 2 qui sort début 2018.

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