Romans autres

Le courage qu’il faut aux rivières – Emmanuelle FAVIER

Le livre s’ouvre sur cette citation :

« La langue est de chair mais elle broie tout ».

Elle est extraite du Kanun de Lekë DUKAGJINI– une petite recherche nous indique qu’il s’agit du Code de droit coutumier médiéval albanais.

C’est conformément à ce code ancestral que les vierges jurées peuvent acquérir le statut d’homme, le seul statut social qui permette de vivre librement. En contrepartie, elles doivent faire vœu de chasteté.

L’expression de « vierge jurée » n’apparait comme telle à aucun moment du livre, ni celui de Burrneshë d’ailleurs – une autre expression pour désigner ces femmes-hommes et qui semblent plus appropriés si l’on en croit les experts. De même, aucune indication géographique ou temporelle précise n’est donnée dans le livre : on pourrait avoir l’impression que l’histoire se déroule dans un temps légendaire.

Seuls quelques marqueurs – des noms qui ont une sonorité particulière et renvoient à un lieu géographique plus ou moins identifié : Manushe, Gjorg – et les descriptions très précises des vêtements et des habitudes des personnages, pourrait permettre d’ancrer le récit dans le réel. On a, par ailleurs certains aperçus de villes, de paysages montagneux mais, malgré tout, le lecteur reste désorienté.

« Les hommes, malgré eux, sont impressionnés par la fermeté de cette volition juvénile. D’une voix forte, elle profère les paroles rituelles, jure par la pierre et par la croix de rester vierge, de ne jamais contracter d’union ni fonder de famille. Elle regarde vers le bas, évitant les yeux ourlés de mauve de celui qu’elle fuit par le pouvoir des mots prononcés. »

Manushe est une Burrneshë. Elle mène sa vie comme elle l’entend au sein d’une petite communauté. Tout bascule lorsqu’un homme débarque dans le village. Adrian. Le charme particulier de l’inconnu, son corps, tout chez lui ressemble à la tentation pour Manushe. La question de la foi jurée, du respect du serment, les conséquences de ce serment, rien de cela n’avait alors raisonné en elle avec tant de gravité.

Dans ce livre, les mots pèsent. En effet, ils ne sont pas seulement le vecteur de l’histoire. Ils servent aussi à définir l’identité des personnages, au-delà des apparences. Leur existence dépend des mots qu’ils décident de prononcer, car ce sont les mots qui définissent leur identité sexuelle. Et, par ailleurs, ce sont les mots que l’on prononce, et non ceux que l’on écrit, qui constituent le corpus du droit coutumier.

Malgré tout, on se rend compte que les mots ne sont pas tout-puissants et qu’ils ne parviennent pas vraiment à remplacer l’essence d’une personne. Devient-on donc ce que l’on dit être ou devient-on ce que notre corps nous dicte ?

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