ROMAN, Roman historique

Le goût du bonheur, Gabrielle. Marie Laberge.

 

Le goût du bonheur est une trilogie qui fut publiée en février 2007 aux éditions Pocket mais a fait cette année, dix ans après cette parution, l’objet d’un second tirage. Et autant vous dire que si vous n’avez pas envie de vous jeter à bras le corps sur cette entraînante histoire c’est que je n’en aurai pas fait une bonne critique.

Quelques mots sur l’auteur. Marie Laberge est né en 1950 au Québec. Dramaturge, romancière, comédienne, scénariste et metteur en scène, elle a bien plus d’une corde à son arc. Sa trilogie, Le goût du bonheur, est parue aux éditions Anne Carrière en 2006 et s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires aux Québec. Gabrielle en est le premier tome.

 

L’histoire. Québec, 1929. Gabrielle coule des jours de bonheur absolu : elle est une épouse heureuse et une mère satisfaite. Son mari, Edward, un avocat brillant, lui voue un amour inconditionnel et n’hésite pas à la soutenir dans ses projets de femme indépendante. Malgré tout, leur ilot familial idyllique ne peut s’isoler indéfiniment du monde, et en cette période économique atroce, la misère bat son plein. Celle-ci s’abat sur le foyer de Georgina, la sœur de Gabrielle, et Hubert qui doivent prendre des mesures drastiques pour eux comme pour leurs enfants ; sur celui de Malvina, l’aide-ménagère de Gabrielle, et ses enfants, etc. La charité chrétienne se trouve limitée, les femmes revendiquent plus de droits, le travail manque, et au sein de climat national et international tendus, la xénophobie et l’antisémitisme trouvent un terrain propice à leur extension. Gabrielle usera de toutes ses ressources pour faire face à un ennemi pluriel.

« Gabrielle se dit qu’entre un avenir coincé entre Georgina et Germaine et les supposés réalités physiques désagréables du mariage, Reine a fait son choix depuis longtemps. »

« Gabrielle la berce en se répétant cette phrase qui lui fait aussi mal qu’à sa fille : pourquoi ce sont toujours les pauvres qui meurent ? Pourquoi y a-t-il tant de gens dont on ne se préoccupe pas, qu’on laisse tousser dans le froid humide d’un appartement éclaire avec une ampoule nue? »

 

Les thèmes principaux.

La condition des femmes. C’est d’abord timidement puis franchement que Gabrielle fait ses pas dans le monde des suffragettes. Elle milite à sa manière pour le droit des femmes, leur émancipation, le droit de vote. Et surtout, très pieuse, et sans remettre en cause l’institution du mariage, elle remettra implacablement en cause les choix cruels et injustes des parents face à des enfants, et en particulier des femmes condamnées. Pour elle, le mariage doit être un mariage d’amour et non la source d’un profit pour des parents intéressés.

Le droit des enfants. Les enfants sont abordés sous toutes les coutures : leurs caprices, leur évolution dans un monde qu’ils doivent apprivoisés, et puis surtout la misère qui les touche. Gabrielle s’occupe d’un centre pour enfants « nécessiteux » comme ils sont péjorativement appelés. Elle leur donne de quoi manger, leur fournit un abri pour le jour avec de la chaleur et du réconfort. Elle fera face à l’injustice qui les touche : si jeune, et ils doivent déjà vivre le monde dans ce qu’il y a de plus dur pour eux. Les privations, la violence physique de leurs parents désespérés et inéduqués. Gabrielle fera tout pour au moins éviter cela à ses propres enfants.

La critique d’une Eglise peu charitable. L’Eglise est celle qui tourne le dos la première aux pauvres, celle qui répudie ceux qui ne l’écoutent pas au doigt et à la lettre. Pourtant Gabrielle a une foi inébranlable en Dieu et ne se laissera pas mener au doigt et à la baguette par des hommes d’Eglise et des nonnes qui rejettent les différences, et cherchent la soumission à leur loi.

 

Sur l’écriture. Les expressions québécoises pleuvent dans ce roman et l’on retrouve à la fin du roman un petit lexique des termes qui ne seraient pas compris. On notera l’influence de l’anglais qui donne lieu à beaucoup de dialogues très drôles. Mais, je vous rassure, les différences sont moindres et on doit reconnaître à l’auteur une qualité d’écriture qui maintient son lecteur en haleine.

 

Sur les divisions. Il n’y a pas de chapitre et aucune partie. Seulement des « séparations » marquées à chaque fois par trois étoiles. Si la pratique n’est pas systématique dans la littérature en revanche, on pourra remarquer au fil de la progression, que l’ensemble du roman n’est pas homogène, on aperçoit des phases de la vie des personnages et des familles, ainsi que des phases historiques. J’attribuerai cette caractéristique à la volonté de l’auteur de bien montrer que cette histoire s’ancre dans la réalité et que dans la réalité il n’y a pas de chapitres : il existe seulement des phases les unes à la suite des autres, distinctes et pourtant inséparables.

 

Enfin, le livre ne commence pas à la première page et ne se termine pas à la dernière. Il se fait la fenêtre d’un monde. Il présente avant tout des personnages. L’auteur, proche parfois du manichéisme, présente toutefois des personnages inspirants, qui ne sont pas parfaits mais qui font la part des choses. Gabrielle, ne présent quant à elle aucun défaut, on ne peut absolument rien lui reprocher, et c’est bien là que j’aurais pu voir une faille dans le roman. Pourtant, elle me semble tout à fait réaliste, et je crois d’ailleurs, sans citer de nom que notre Histoire peut se pâmer d’avoir connue de telles femmes. Quant aux autres, ils font parfois des erreurs, c’est vrai, mais ils nous inspirent et, je ne doute pas que la suite du tirage ait à voir avec le contexte politique et économique auquel nous devons faire face aujourd’hui, puisque ces personnages nous poussent à faire notre part des choses, dignement et sûrement.

C’est un livre que je conseille absolument.

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