Fantaisie, ROMAN

LE SORCELEUR. I – Le dernier vœu – Andrzej Sapkowski

Andrzej Sapkowski est né en Pologne en 1948. Edité pour la première fois en mai 2003, la saga Le sorceleur a remporté un succès phénoménal. En Pologne, les ventes dépassent celles de Stephen King et Michael Crichton. Best-Seller mondial, traduit en plus de vingt-deux langues dont l’anglais chez le prestigieux éditeur Victor Gollancz, il a vendu près de deux millions d’exemplaires. En France, le livre est traduit du polonais par Laurence Dyèvre.

En 2017, Bragelonne Stars réédite cette superbe saga dans un format de grande qualité. Un plaisir pour les yeux et le toucher.

Le dernier vœu conte l’histoire de Geralt de Riv. Ce ne sont pas seulement de petites histoires avec un même héros recueillies en un seul volume. Il s’agit d’une même histoire avec un fil conducteur rappelant vaguement la volonté de certains écrivains latino-américains : jouer avec le lecteur, pour que la lecture ne soit pas seulement passive. Nous verrons en effet que ce n’est pas seulement de la Fantasy mais un roman qui recèle de messages importants pour nous, êtres humains.

 

L’histoire

Geralt de Riv est un sorceleur. Qu’est-ce qu’un sorceleur ? Un homme devenu mutant après avoir été arraché à ses parents dès la naissance pour subir des expériences auxquelles la majorité des bébés ne survit pas,. Ces expériences (boire une décoction de ciguë parmi les plus simples) sont suivies d’un entrainement hors du commun lui permettant de tuer les monstres les plus dangereux du monde dans lequel il vit. Mais il peut également désensorceler les personnes victimes d’une malédiction.

Géralt de Riv est le meilleur d’entre eux. Lorsque commence l’histoire il doit désensorceler une fille née de l’inceste d’un roi avec sa sœur et victime d’une malédiction. Jusqu’alors, toute personne s’étant risquée à la tâche n’a pas survécu.

 

Un exemple en est cette hilarante tirade de Velerad le burgrave de Wyzima (équivalent d’un seigneur) :

« Hélas, il s’en est trouvé un, un bouffon avec un bonnet pointu perché sur son crâne chauve, un ermite bossu, pour inventer qu’un charme avait été jeté sur l’enfant et qu’il était possible de le rompre ; ensuite la strige redeviendrait la petite fille de Foltest, mignonne comme un cœur ; pour cela, il n’y avait qu’à passer toute une nuit dans la crypte et le tour serait joué. Après quoi – tu imagines, Geralt, quel écervelé c’était -, il est allé passer la nuit au manoir. Comme tu peux t’en douter, il n’en est pas resté grand-chose, juste son bonnet et son gourdin je crois. Mais Foltest s’est accroché à cette idée comme du gratte-cul à la queue d’un chien. Il a interdit toute tentative de tuer la strige et a convoqué à Wyzima des charlatans des coins les plus reculés du pays, pour qu’ils désenvoûtent la princesse. Il fallait voir la compagnie ! Elle était pittoresque ! Des bonnes femmes tordues, des boiteux, si sales, mon frère, si pouilleux que c’était pitié. Et que je t’opère un charme par-là, de préférence devant une assiette de soupe et un pot de bière. Bien-sûr, plusieurs ont été rapidement démasqués par Foltest ou par le conseil ; quelques-uns ont même été condamnés au pilori, mais il n’y a pas eu assez de condamnations. »

 

Ainsi sont comptés peu à peu certains exploits du sorceleur. Mais l’on en apprend également sur la personne même du sorceleur, un homme mystérieux au cœur noirci par un épisode de son passé.

Qu’est-ce qui assombri le destin de l’homme le plus valeureux de ce monde dangereux ?

 

Une écriture drôle et communicative

Andrzej Sapkowski possède un style qui saura vous faire mourir de rire. Oscillant entre humour et humour noir, voici quelques citations tirées du livre :

« Des marchands à l’air grave se querellaient avec des nains sur le prix de marchandises et les taux de crédit. Des marchands à l’air moins grave pinçaient le postérieur des filles qui distribuaient la bière et le chou aux pois. Les imbéciles du village feignaient d’être bien informés. Les putes cherchaient à plaire aux hommes qui avaient de l’argent, et décourageaient ceux qui n’en avaient pas. Charretiers et pêcheurs buvaient comme si l’interdiction de cultiver le houblon devait être publiée dès le lendemain. Des marins chantaient une chanson célébrant la mer et les flots, le courage des capitaines et les charmes des sirènes, ces dernières avec des détails pittoresques. »

« Le voïvode au nom difficile à retenir, qui avait apparemment ouï dire que Quatrecorne connaissait quelques difficultés, demanda courtoisement à Geralt si ses juments poulinaient bien. Celui-ci lui répondit qu’elles poulinaient beaucoup mieux que les étalons. Il n’était pas sûr que son humour ait été bien compris. Le voïvode ne lui posa pas d’autres questions. »

« Non. Cette fois, c’est Jaskier, ton copain, ce vagabond, ce parasite et fainéant, ce prêtre de l’art, cette étoile lumineuse de la ballade et de la poésie courtoise ! Comme à l’accoutumée, auréolé de gloire, gonflé comme une vessie de cochon et puant la bière. Tu veux le voir ? » paroles de Nenneke, prêtresse.

 

 

Un sombre message

Andrzej Sapkowski aurait-il perdu foi en l’humanité ? Tout au long du livre est questionnée la légitimité des hommes à bénéficier des ressources que la Terre leur prodigue ; ceux-ci ne sachant que les gâcher. Par exemple, Geralt a l’une de ses répliques lorsque son ami lui parle d’hommes ayant vu des monstres dans leurs contrées :

« Les gens, dit Geralt en détournant la tête, aiment bien inventer des monstres et des monstruosités. Ça leur donne l’impression d’être moins monstrueux eux-mêmes. Quand ils boivent comme des trous, qu’ils escroquent les gens, les volent, qu’ils cognent leurs femmes à coups de rênes, laissent crever de faim la vieille grand-mère, qu’ils assènent un coup de hache à un renard pris dans un panneau ou criblent de flèches la dernière licorne qui subsiste sur terre, ils aiment se dire que la Moire qui entre dans les chaumières au point du jour est plus monstrueuse qu’eux. Alors ils se sentent le cœur plus léger. Et ils ont moins de mal à vivre. »

 

Reviens plusieurs fois des allusions au soleil et à ses rayons qui auraient perdu de leur qualité et deviendraient plus meurtriers. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque-chose ?

« […] Tu vois, Geralt, notre soleil clair continue encore à briller. Mais il ne brille plus comme autrefois. Si tu le veux, tu peux lire des ouvrages là-dessus. Mais si tu ne veux pas perdre ton temps à lire, l’explication suivante pourra te satisfaire : le cristal dont le toit et fait agit comme un filtre. Il élimine les rayons de plus en plus souvent meurtriers de la lumière du soleil. C’est pour ça que poussent ici des plantes que tu ne rencontreras jamais nulle part dans la nature.

_ J’ai compris, dit le sorceleur en hochant la tête. Mais nous, Nenneke ? Que va-t-il nous arriver ? Sur nous aussi, le soleil brille. Est-ce que nous ne devrions pas, nous aussi, nous mettre à l’abri sous un toit de ce genre ?

_ En principe, si, soupira la prêtresse. Mais…

_ Mais quoi ?

_ Il est trop tard. »

 

Pourquoi lire ce livre ?

Et bien comme pour ne pas être orgueilleuse je commencerai évidemment par dire que le nombre astronomique d’exemplaires ayant été vendu est un assez bon indicateur de la qualité du roman.

Mais je tenais surtout à exprimer ceci. On prête à Victor Hugo cette citation : « Lire, c’est boire et manger. L’esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. » Tout livre détient un savoir précieux, certes. Mais Le sorceleur recèle de savoir indispensable sur les valeurs humaines (exprimées probablement par le Code de conduite que c’est inventé Geralt), sur la foi, etc. Et ceci sans oublier qu’il s’agit de Fantasy, ce qui permet de donner une autre dimension à tout ce savoir.

 

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