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Le voleur d’enfants – Jules Supervielle

Le voleur d’enfants est un roman publié en 1926 aux éditions Gallimard. Jules Supervielle a adapté son roman pour le théâtre. En 1991, le livre est également adapté pour le cinéma.

L’auteur : il naît à Montevideo en Uruguay le 16 janvier 1884 et meurt le 17 mai 1960. Sa vie houleuse entre l’Amérique du Sud et la France est digne d’un film et son œuvre emblématique de la littérature du rêve. En effet, bien qu’empreinte de réalisme, ses œuvres poétiques comme romanesques laissent le lecteur en suspens, dans cet entredeux propre au fantastique.

Le voleur d’enfants est un roman énigmatique. La fin n’en est pas vraiment une. L’auteur laisse au lecteur une grande part d’interprétation et d’imagination (quant aux sentiments des personnages, quant à leur personnalité, et même quant à leur destinée). Cette sensation de suspens ne nous quitte pas même plusieurs jours après avoir tourné la dernière page. Ce livre questionne l’identité.

Aussi, on sent dans ce livre, l’appartenance de Supervielle au continent sud-américain. Antoine Charnelet reçoit depuis peu des jouets : « C’est, dans une boîte immense, une ferme de l’Amérique du Sud, un troupeau de vaches déambulant dans la campagne. »

Adaptation cinématographique du Voleur d’enfants par Christian de Challonge.

 

L’histoire

Le mystérieux colonel Biga (dont on en apprend plus lors d’un court passage du roman) est en mal d’enfant. Mais un jour, il aperçoit des enfants, des jumeaux, assis sur un banc. Leurs parents, dépités, viennent tout juste de les laisser là, avec un petit morceau de chocolat. Lorsque Biga les recueille il prend connaissance de la petite note laissée par leurs géniteurs :

Est-ce donc là un cadeau du ciel ? Ou même : un message ?

Oui, il doit prendre soin des enfants en mal de parents non attentionnés.

La famille s’agrandit : les jumeaux puis d’autres, le brutal Joseph, le petit Antoine, et puis la douce et délicate Marcelle qui bouleverse le colonel…

 

Les personnages principaux :

Antoine Charnelet.

Le colonel Philémon Bigua, personnage mystérieux et impossible à cerner : « Le colonel fait chambre à part. Il a besoin d’étendue pour ses jambes et ses bras longs et pour ses idées qui ne tiennent pas en place. »

Marcelle, intentionnellement confiée à Biga par son père alcoolique craignant la mère maquerelle qu’est sa femme.

Joseph, un jeune homme que l’on peut sans trop de risques caractérisé de « violeur ».

 

Les personnages secondaires :

Hélène, la mère d’Antoine.

Rose. « Il n’avait jamais mangé qu’en compagnie de sa bonne tendre mais généralement de profil et qu’il voyait toujours comme au fond d’une boule de verre avec son nom de fleur, Rose. » (Antoine à propos de se nourrice).

Desposoria, la jolie femme de Philémon.

Le père de Marcelle.

 

Les personnages qui font écho à la vie de l’auteur

Il y a Antoine, le petit Antoine dont on ne connait rien, dont les sentiments nous sont trop souvent occultés. Qui est-il? Et pourquoi cet enfant, qui a sa mère et son aimante nourrice, n’apparait pas suffisamment choyé aux yeux de Biga ?

Et puis il y a Marcelle, délaissée par son père alcoolique qui ne peut s’occuper d’elle et qui craint les intentions de la mère maquerelle qu’est sa femme.

Ces deux enfants qui s’entendent si bien, et qui sont si tendre l’un envers l’autre malgré leur différence d’âge ne se rejoignent-ils pas par leur sentiment de non-appartenance ? Un sentiment connu, vécu par l’auteur…

Enfin parlons de Biga qui lui aussi fait référence au choc qu’a subi l’auteur dans sa jeunesse (ses parents sont morts alors qu’il était très jeune ; recueilli par son oncle, il apprit plus que celui-ci n’était pas son père ; ceci l’a plongé dans un trouble qu’il a enseveli dans la poésie). Biga est le « père-fantôme » ; je pense qu’on peut l’appeler ainsi. Il a un besoin irrépressible d’exprimer son amour paternel et n’y arrive pas. Pour deux raisons : il est rongé par l’impossibilité d’avoir des enfants biologiques et est infiniment mal à l’aise face à aux enfants qu’il a kidnappés.

Cette absence d’attaches chez les personnages les réunit et les éloigne à la fois.

L’auteur mais celui-ci a-t-il voulu transmettre un message ?

On peut penser que oui. Pour les parents et la société c’est alors un appel à prendre davantage soin des plus jeunes qui sont aussi les plus fragiles. D’ailleurs Biga les caractérise à juste titre de « futurs ». Ces enfants sont le futur et il est plus que primordial de les élever avec la plus grande attention. Ceci est vrai pour la société de la première moitié du XXème siècle où les enfants n’étaient pas « voulus » comme ils le sont aujourd’hui.

 

L’édition utilisée pour les citations est la suivante : Jules SUPERVIELLE, Le voleur d’enfants, Folio, août 1991, Mayenne.

 

Les enfants

« Antoine a sept ans, peut-être huit. Il sort d’un grand magasin, entièrement habillé de neuf, comme pour affronter une vie nouvelle. Mais pour l’instant, il est encore un enfant qui donne la main à sa bonne, boulevard Haussmann. »

 

Le « vol » d’enfants

« Si vous voulez, Antoine, je vous ramènerai chez vous immédiatement.

L’enfant ne dit rien, sentant que cette question ne le regarde pas, que c’est là des affaires de grandes personnes. »

« Où as-tu été volé ? lui demande-t-on. […]

Le mot volé donne à Antoine envie de se fâcher, mais les autres enfants ne l’emploient qu’avec une nuance de respect comme on dit noblesse chez les nobles, ou mes confrères de l’Académie chez un académicien. »

 

Le mystère

« Longtemps le colonel se demande d’où vient se reptile chélonien. Il sent que quelque chose s’attache à son arrivée chez lui et qu’il y a là un mystère à favoriser et non à éclaircir. »

 

La figure du père

« C’est le portrait d’un mort : sourire qui n’est pas dupe, yeux soupçonneux, front figé. Partout où va la veuve dans la pièce, le défunt la suit de son froid regard de papier. Ce menton énergique n’a pas dû se séparer de la vie sans quelques difficultés. C’est le père de l’enfant, encadre dans son rôle d’observateur inutile, il émerge au-dessus de la terre des morts comme l’œil d’un périscope qui tient absolument à voir ce qui se passe à la surface. »

 

« Allons, dit Philémon, chassons tous ces souvenirs ! De l’ordre sur ce visage ! Ma logique, ma raison, ma douceur, ma sincérité, rassemblement ! Rassurons d’un regard le dernier venu de ces petits et le plus extraordinaire. Et que tout lui semble naturel, plus splendidement naturel que s’il était chez lui ! Et que je sois normal comme le père-type quand il prend dans ses bras véridiques celui de ses enfants qui lui ressemble le plus ! » (on discerne dans cette citation toute la contradiction de la figure paternelle qu’est Philémon Biga).

 

La figure de la mère

« Hélène se refuse de plus en plus à se nourrir comme si l’enfant allait être privé de ce qu’elle prendrait. Et pour qu’il dorme, il faut absolument qu’elle veille, qu’elle veille, qu’elle veille ! »

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