JOURNAL

LOTI Pierre – l’Inde (sans les Anglais)

Louis-Marie-Julien Viaud dit Pierre Loti est un écrivain et officier de marine, né le 14 janvier 1850 à Rochefort et mort le 10 juin 1923 à Hendaye.
Enfant, il ressentait un besoin d’évasion, entretenu par son frère aîné, médecin dans la marine nationale qui lui envoyait des photos des terres lointaines. Aussi, il suivra l’exemple de son frère aîné et s’engagera dans la marine. Dans tous ses voyages, il est en quête d’une intériorité ; ce que l’on retrouve dans ce journal de voyage.
En 1899-1900, Loti en « mission officielle » parcourt une grande partie de l’Inde. Suivant un itinéraire délirant, il explore d’abord l’Inde du Sud qu’il nomme « l’Inde des palmes, avant de mettre le cap plein nord vers le Rajasthan, « l’Inde affamée », et de poursuivre ensuite son périple vers Madras et Delhi.

« Midi, dans la mer Rouge. De la lumière, de la lumière, tant de lumière que l’on admire et l’on s’étonne, comme si, au sortir d’une espèce de demi-nuit, les yeux s’ouvraient davantage, voyaient plus clair, toujours plus clair. »
On retrouve chez Pierre Loti cette quête de la foi, présente chez beaucoup d’auteurs. Le voyage vise la recherche du sens de la vie. Il y a d’abord cette métaphore de la lumière, tout au début du livre : cette lumière qui sert à révéler. Puis l’aveu : un voyage pour donner un sens à sa vie.
« Avec quelle inquiétude de ne rien trouver, avec quelle crainte des déceptions finales, je m’en vais là, dans cette Inde, berceau de la pensée humaine et de la prière, non plus comme jadis pour y faire escale frivole, mais, cette fois pour y demander la paix aux dépositaires de la sagesse aryenne, les supplier qu’ils me donnent, à défaut de l’ineffable espoir chrétien qui s’est évanoui, au moins leur croyance, plus sévère, en une prolongation indéfinie des âmes… »

Il arrive à Ceylan, plus exactement dans l a Ville sainte d’Anuradhapura. Cette ville sacrée s’est établie autour d’une bouture de l’«arbre de l’éveil », le figuier de Bouddha, dont la bouture fut apportée au IIIe siècle av. J.-C. par Sanghamitta, fondatrice d’un ordre bouddhiste féminin. Anuradhapura, capitale politique et religieuse de Ceylan pendant 1 300 ans, est au début du 20e siècle abandonnée :
« A présent, c’est le silence ; c’est l’ombre, c’est la nuit verte. Les hommes ont passé et la forêt s’est refermée. Et sur ces ruines bientôt disparues, le matin se lève, aussi tranquille que jadis il se levait sur la forêt primitive, aux temps les plus lointains du monde. »
Déjà on sent poindre le désenchantement de notre auteur
« Combien du reste ce boudhisme, cette foi qui fut la leur, me semble en ce moment une chose finie, morte, enfouie sous des décombres et sous de la vieille cendre d’idoles !... »
Il y reste une semaine puis part pour l’Inde Orientale. Il part visiter un temple dans la ville de Tynnevelli, autre source de déception :
« Pour la première fois de ma vie que j’aborde un temple brahmanique, j’en reçois l’impression de quelque chose de lugubrement idolâtre, de fermé aussi, d’hostile et de terrible ; je n’attendais point cela, non plus que cette défense d’approcher et de voir, -et combien m’apparaît vaine, enfantine à cette heure, cette quasi espérance que j’avais, en venant aux Indes, de trouver un peu de lumière au fond de la religion des grands ancêtres
Nostalgie : tous les jours il écrit à sa mère. Il est profondément attaché à sa terre natale.
« Et, sans tout à fait oublier au fond de moi-même que je suis dans l’Inde, en un lieu perdu, je me livre, avec une mélancolie douce, à des illusions de terre natale. »
Les conditions de transport sont archaïques pour aller vers Travancore :
« Mes attelages, bêtes et gens, changeront d’heure en heure, car il y a des relais disposés tout le long de cette route, seule voie de communication par le Sud entre l’Inde Orientale où je suis et le Tranvancore où je m’en vais. »
L’esprit de notre auteur est particulièrement mélancolique voir morbide ; partout, il voit la mort.
« D’abord un ou deux croassements isolés, comme en signal, et puis cent, et puis mille, un concert affreux, pour glorifier la mort et la pourriture… Les corbeaux, partout les corbeaux, l’Inde en est infestée ;… Ils disent : nous sommes là, nous, qui guettons la décomposition de toute chair, et notre pâture est certaine, et nous mangerons tout… »
Il est chargé de remettre au Maradjah une décoration française. Puis il quitte Trivandrum par le fleuve.
Lundi 1 janvier 1900 :
« Après la nuit tiède, où l’effort cadencé des rameurs n’a pas eu de cesse, la première aube du siècle se lève ici, fraîche et rose, sur une sorte de monde ichtyophage qui est en chasse, qui guette partout sa pâture, dans la virginale lumière. »
Il arrive à Cochin :
« Cette mer, si lumineuse et profonde, combien j’aime la sentir, là tout près, entendre sa palpitation immense ! ;.. Car elle est la route libre pour s’en aller partout, la route où l’on voit au loin et où l’on respire, pour moi la route familère et de tout temps connue. La retrouver, me fait me retrouver moi-même. Je me crois pour un instant sorti de cette Inde trop incompréhensible, -et puis tellement ombreuse, dans les arbres, enfermée…. »
Il est subjugué par la beauté des lieux de culte :
« Quand enfin on arrive au sanctuaire même, au sanctuaire prodigieux qui a sept enceintes, la première de deux lieues de tour, et vingt et une pyramides de dieux hautes de soixante pieds dans l’air, on se sent perdu dans l’énormité, dans la profusion, en même temps que troublé par l’exotisme extrême ; l’inconcevable abus du détail inquiète autant que l’excès de la masse ; tout ce qu’on avait lu sur l’Inde, tout ce que l’on croyait savoir, tout ce que des fééries, des spectacles avaient cru reproduire est étonnamment surpassé. »
Au Tranvancore, on lui a donné des lettes pour qu’il soit reçu par les familles des différentes castes de Madura.
Il quitte Madura, direction Pondichéry :
« Et peu à peu l’air devient moins lourd, l’eau se fait rare dans les campagnes, la terre semble altérée. Cependant la vie humaine, plus clairsemée peut-être que dans notre Europe, garde ses aspects de tranquillité pastorale. »
La sécheresse menace :
« Et combien, devant cet assoiffement de la terre et sous ce ciel sans pluie, on juge l’impuissance du petit travail humains, des petits seaux d’eau remontés un à un, du fond des sources de plus en plus basses et taries ! on commence à concevoir la réalité et à pressentir l’approche de l’affreuse famine, qui, avant l’arrivée aux Indes, vous semblait un fléau préhistorique, et qui n’a plus d’excuse devant l’humanité, à notre époque où les paquebots, les chemins de fer seraient là pour apporter la nourriture à ceux qui meurent de faim. »
Pondichéry : « « Oh ! la mélancolie d’arriver là, dans cette vieille ville lointaine et charmante, où sommeille, entre des murailles lézardées, tout un passé français !
Il arrive au Nizam, le plateau central de l’Inde. Il prend le train vers le pays Radjpoute où sévit une grave famine. Il en fait des descriptions terribles.
« Et voici des femmes, -des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane, -qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. »
Il quitte le pays de la famine pour se rendre dans le golfe du Bengale.
« C’était la maison de ces théosophes de Madras, sur lesquels on m’avait conté de si merveilleuses choses; bien que n’y croyant guère, j’étais venu quand même, en dernier ressort, leur quêter un peu d’espérance, et voici ce qu’ils m’offraient : la méthode glacée d’un bouddhisme déjà connu, la lueur de ma propre raison ! La prière ?-m’avaient-ils dit. -Et qui donc l’entendrait? … l’homme est seul en face de sa responsabilité. »
« Etait-ce donc la peine de venir aux Indes, au vieux foyer initial des religions humaines, si c’est là tout ce qu’on y trouve : dans les temples, un brahmanisme enténébré d’idolâtrie ; ici, une sorte de positivisme réédité de Cakya-Mouni, et des livres spirites qui ont traîné par le monde entier !… »
Comme tout étranger qui se respecte il visite le Taj-Mahal.
« Le Taje, c’est, dans un grand par funéraire muré comme une citadelle, le plus gigantesque et le plus impeccable amas de marbre blanc qui soit au monde. Les murailles du parc sont en grès rouge, ainsi que les hautes coupoles, incrustées d’albâtre, qui s’élèvent au-dessus des portes extérieures aux quatre angles du vaste enclos.
« Tout le pays qui fut habité par les empereurs Mogols est aujourd’hui un immense ossuaire de villes et de palais. L’Egypte même n’a pas autant de ruines sur ses sables que cette région sur sa terre mourante. »
Bénarès, le Gange, c’est son dernier espoir pour trouver la foi, ou au moins la paix en lui.
« A Bénérès, l’âme seule compte pour quelque chose ; quand elle est partie, on se détache de ce qui reste après. Il n’y a guère que les pauvres qui accompagnent les leurs au recoin des morts, par crainte que le bois ne soit insuffisant et que les brûleurs ne jettent au fleuve des membres non consumés.
« Mais dans son regard j’ai vu passer l’éternelle angoisse humaine, celle qui, aux Indes ou chez nous, est toujours pareille, celle qui nous guette tous, inéluctable à son heure, malgré nos courages ou nos nébuleux espoirs. »
« Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. »
Il suit l’enseignement de sages :
« Et toujours son enseignement, d’une façon obstinée, d’une façon à la fois inexorable et compatissante, tend à détruire dans mon esprit la notion de la personnalité. Les êtres que j’ai aimés, les miens, les autres quelconques et moi-même, tous : parcelle momentanément séparées d’un même ensemble, et plus tard, après que les âges seront révolus, parcelles appelées à revenir s’abîmer dans cet ensemble ineffable, pour l’éternité ! »
« Comme conséquence, le détachement préconisé par les sages a commencé de poindre dans mon âme. »

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