Roman historique

MARGUERITE YOURCENAR – L’œuvre au noir

 

Le livre

L’œuvre au noir désigne dans les traités d’alchimie la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était la part la difficile du Grand Œuvre (en alchimie : c’est la réalisation de la pierre philosophale, susceptible de transmuter les métaux, de guérir à coup sûr et d’apporter l’immortalité.)

Les soixante années pendant lesquelles se déroule l’histoire de Zénon ont marqué l’histoire de l’Europe : la Réforme devient le protestantisme et sert les intérêts des puissants : le catholicisme y répond avec la Contre-Réforme ; les grandes explorations qui organisent le pillage des richesses du monde vers l’Europe ; le bond en avant du capitalisme.

Pour le personnage de Zénon, l’auteure s’est librement inspiré des grands esprits de cette époque : Léonard de Vinci, Copernic, Dolet, Servet, Vésale, Bruno Giordano…

Comme « les mémoires d’Hadrien », il s’agit d’un roman historique que Marguerite Yourcenar a commencé dans sa jeunesse et qu’elle a porté plusieurs années en elle.

 

LES CITATIONS

Avenir

« J’ai vingt ans, calcula Zénon. A tout mettre au mieux, j’ai devant moi cinquante ans d’étude avant que ce crâne se change en en tête de mort. »

Chômage

« Ses ouvriers apeurés, trop heureux encore d’avoir un état et une cloche qui chaque jour les appelait au travail, vivaient ainsi sous le coup de vagues rumeurs de clôture, parlaient piteusement d’avoir bientôt à grossir les bandes de mendiants qui par ce temps de cherté effrayaient les bourgeois et battaient les routes. »

Corps humain

« Je ne cesserai jamais de m’émerveiller que cette chair soutenue par ses vertèbres, ce tronc joint à la tête par l’isthme du cou et disposant autour de lui symétriquement ses membres, contiennent et peut-être produisent un esprit qui tire parti de mes yeux pour voir et de mes mouvements pour palper… J’en sais les limites, et que le temps lui manquera pour aller plus loin, et la force, si par hasard lui était accordé le temps. »

guerre

« La paix branle dans le manche, frère Zénon. Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats. »

Idée

« Toute sa vie, il s’était ébahi de cette faculté qu’ont les idées de s’agglomérer froidement comme des cristaux en d’étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d’assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. »

« Les notions mouraient comme les hommes : il avait vu au cours d’un demi-siècle plusieurs générations d’idées tomber en poussière. »

Liberté

« A vingt ans, il s’était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l’entendement des œillères, mais sa vie s’était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d’emblée posséder la somme. On n’est pas libre tant qu’on désire, qu’on veut, qu’on craint, peut-être tant qu’on vit. »

Le mal

« Il est étrange que pour nos chrétiens les prétendus désordres de la chair constituent le mal par excellence, dit méditativement Zénon. Personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l’injustice. »

 

Mémoire

« Peu à peu, pourtant, Zénon cessait d’être pour eux une personne, un visage, une âme, un homme vivant quelque part sur un point de la circonférence du monde ; il devenait un nom, moins qu’un nom, une étiquette fanée sur un bocal où pourrissaient lentement quelques mémoires incomplètes et mortes de leurs propres passé. »

Münster, 1534

« Peu à peu, un changement se faisait à l’intérieur des âmes, comme celui qui, la nuit, transforme insensiblement un songe en cauchemar. L’extase donnait aux Saints une démarche titubante d’ivrognes. »

« Un élan d’activité secouait par moments ces âmes hébétées et folles. Hans décréta la démolition immédiate des tours, des clochers, et de ceux des pignons de la ville qui dépassaient orgueilleusement les autres, insultant ainsi à l’égalité qui doit régner chez tous devant Dieu. »

 

Mondes parallèles

« Cet homme en fuite, enfermé dans un monde bien à soi, séparé de ses semblables qui fuyaient aussi dans des mondes parallèles, lui rappela l’hypothèse du Grec Démocrite, une série infinie d’univers identiques où vivent et meurent une série de philosophes prisonniers. »

 

Peste

« La peste, venue d’Orient, entra en Allemagne par la Bohême. Elle voyageait sans se presser, au bruit des cloches, comme une impératrice. Penchée sur le verre du buveur, soufflant la chandelle du savant assis parmi ses livres, servant la messe du prêtre, cachée comme une puce dans la chemise des filles de joie, la peste apportait à la vie de tous un élément d’insolente égalité, un âcre et dangereux ferment d’aventure. »

Vérité

« Vos doutes et votre foi sont des bulles d’air à la surface, mais la vérité qui se dépose en nous comme le sel dans la cornue au cours d’une distillation hasardeuse est en deçà de l’explication et de la forme, trop chaude ou trop froide pour la bouche humaine, trop subtile pour la lettre écrite, et plus précieuse qu’elle. »

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