ROMAN

Mathilde – Gilles La Carbona

Gilles La Carbona publie en 2016 aux éditions 5 sens un roman intitulé Mathilde. Il s’agit de son troisième roman – Le choix ou l’enchevêtrement des destins fut publié en 2002 aux Editions des écrivains, et La Louve de Haute Mauricie. en 2013 aux Editions les deux encres.

Qui est Mathilde, le personnage éponyme de ce roman? La petite-fille d’une résistante française sous le régime de Vichy. Une résistante donc une femme qui a fait aider des enfants juifs à échapper au joug nazi au péril de sa vie. Une femme forte qui a refusé de voir les valeurs humaines s’effriter  et qui a  comme le dit l’expression apporté sa pierre à l’édifice.  A première vue, tout semble commun. Il s’agit d’une histoire de résistant : du déjà-vu vous direz vous? D’accord, écoutez la suite.

La grand-mère se nomme Hortense. Pour elle, vivre rime avec combat : « La vie ne vaut la peine que si on se bat pour elle […]. Elle se fait cette promesse, jamais elle ne permettra à quelqu’un d’autre le soin de disposer de son existence, pas même à Dieu. » Si Hortense se livre à tant de confidences sur son histoire et ses valeurs, c’est pour que sa petite-fille, Mathilde, reprenne le flambeau de la lutte pour « le bien » (défense des plus faibles et des laissés-pour-compte, etc.) dans cette époque où les « méchants » ne sont plus aussi identifiables qu’avant  : « Les guerres classiques ont disparu, je te l’accorde. Mais il y aura d’autres formes d’affrontement. Il y a toujours, sur cette planète, un homme pour en pourchasser un autre. Les lois du marché n’arrêteront pas les fondamentalismes, bien au contraire. De là naîtra une nouvelle barbarie. »

Mathilde devient donc avocate : « Très tôt elle a su qu’elle voulait faire des études de Droit dans sa conceptions de la légalité, de la défense des opprimés, il ne pouvait y avoir d’autres choix possibles. Sa naïveté à croire que le Droit et son respect s’appliquent à tous et notamment aux plus démunis sera, quelques temps plus tard, confrontée à la réalité, mise à mal. Elle pestera contre un système frelaté, feignant de faire croire qu’une justice livre et équitable et offerte à l’ensemble des citoyens alors que seuls ceux qui ont la possibilité financière d’entamer de procédures longues et coûteuses s’en sortent! ».

Elle rencontre un homme, Renault, avec qui elle se marie. Malheureusement, une tumeur au cerveau vient abréger son existence, et elle décide alors de tout faire pour partir dans la dignité, estimant que c’est ce que sa grand-mère aurait fait : se battre jusqu’à ce que la maladie ne lui laisse plus de répit puis se donner la mort. Oui, c’est un suicide.

De là, Renault doit continuer à vivre (dans la dignité comme le lui a enseigné sa femme) : il rencontre une autre femme, etc.

 

Bon, faisons la part des choses. Et séparons « la forme du fond ».

Style et écriture

Gilles La Carbona a un certain style. Tout est en rondeurs, en sentiments et en émotions. Peut-être trop. On remarque d’ailleurs dans les citations présentées dans cet article que tout est grandiloquent. Absolument tout. Tout est mis au premier plan. Le tout ressemble à un tableau au mille et une couleurs de l’arc-en-ciel. Les figures de styles sont abondamment (peut-être trop) utilisées : on remarque surtout que les métaphores se suivent et se ressemblent.

 

Histoire : entre cliché et confusion

J’aime les histoires sur la résistance. Elles sont épiques, inspirantes. On se dit que nous on aurait fait la même chose, que si on avait été là on n’aurait pas fermé les yeux, on se serait battu. Et c’est à cela qu’elles servent ces histoires. A ne pas fermer les yeux. C’est ce qu’on appelle la mémoire!

Gilles La Carbona fait passer ce message : on peut lire « elle aurait pu détourner le regard, dire comme beaucoup qu’elle ignorait, naviguer entre le silence et le mensonge, mais non, elle a préféré agir. Entre se mentir pour se construire une bonne conscience et se taire pour s’éviter de se rencontrer trop violemment, elle a décidé d’ouvrir ses yeux pour ne pas avaler le poison d’une morale policée à force de cécité admise », ou encore « la masse se laisse porter par la pensée dominante de ceux qui dirigent ».

Bien. C’est un message fort, probablement inspirant. D’autant plus qu’on a alors l’impression que la petite-fille va mener une lutte contre l’oubli du passé, et une lutte pour la liberté, dans le monde actuel : « Ainsi Mathilde a grandi, conservant ses confidences comme une arme secrète, et les érigeant en fondations morales. S’abreuvant très tôt à la source de cette haute éthique et développant un caractère fort, mais totalement hermétique aux compromis de bas étage, aux acceptation les plus scandaleusement inhumaines. L’avilissement de l’être par sa capitulation ou son renoncement lui apparut donc comme une limité infranchissable à la dignité humaine. » Un monde que l’auteur fait passer pour un monde désenchanté : « Les bourreaux d’hier n’ont-ils pas troqué leurs uniformes noirs ou kaki pour des costumes derniers cris ? Leurs propos se veulent moins racistes, mais leurs méthodes tout aussi abjectes pour soumettre les peuples. Plus d’exécutions sommaires, plus de torture, plus d’étoile jaune. Non, juste de la précarité, du chômage, du surendettement, du désespoir, des suicides. Une société à la dérive, perdue entre des promesses « écrites sur l’eau » et un fatalisme organisé pour le soi-disant bien des nations. Réduites aux seuls intérêts de quelque peu scrupuleux financiers, soucieux de préserver leurs avantages. Arrosant largement toute une classe politique de moins en moins propre, si ce n’est par des malversations matérielles, du moins par une capitulation morale prenant le contre-pied des discours qu’ils assènent depuis des années, dans le seul but d’être élus !  »

Mais où est passée toute cette fougue dans les deux derniers tiers du roman? L’épique cède la place à la douleur d’une femme qui a une tumeur et qui ne fait absolument rien pour lutter contre la misère actuelle.

Les faiblesses humaines sont rejetées, présentées comme viles. En cela je trouve le roman très moralisateur.

Par ailleurs beaucoup de messages qui n’ont pas forcément de liens sont juxtaposés les uns après les autres. On passe de Hortense, la grand-mère résistante : « Elle préféra reprendre son récit, témoigner du vécu, témoigner encore, pour ne pas laisser à d’autres le pouvoir de réécrire l’histoire. »,  à des grandes phrases telles que  « Décidément, la frénésie de l’intolérance n’a pas la primeur d’un continent, mais bien l’exclusivité de l’espèce humaine ! « , à la transmission d’un noble héritage « Elle avait transmis à sa petite-fille le vent de la révolte nécessaire pour dresser, partout où des barbelés blessent les hommes dans leur dignité, la lumière de l’espérance et le souffle de la liberté.  » à la critique d’une société actuelle qui n’est pas argumentée, qui est très généralisatrice, et qui apparaît très obscure, à enfin la quotidien d’une femme qui meurt d’une tumeur et qui laisse son mari seul dans la douleur. En un mot : confusion.

Je m’attendais à la construction d’une résistance des temps modernes, et j’ai eu un roman fourre-tout. Une sorte de recueil de haine et de jugements, et d’idées plutôt nobles.

 

Bilan ?

Cela aurait pu être un très bon livre si l’auteur s’était concentré sur l’histoire initiale : la construction d’une résistante des temps modernes.

Pour tous les autres thèmes abordés : euthanasie, capitalisme destructeur, etc. Ils sont en trop et aurait dû être traités à part.

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