Essai

MONTAIGNE –Journal de voyage

LE CONTEXTE
En 1578, il apprend qu’il a hérité de son père « la qualité pierreuse » : il a la colique néphrétique. Il ne croit pas en la médecine et lui préfère les remèdes naturels : les eaux thermales. Aussi, son voyage en Italie est constitué d’haltes aux alentours des villes où l’on peut prendre des bains : il espère trouver des eaux qui le soulageront. La moitié du journal a été rédigé par son valet de chambre.
1580, Il part à cheval. C’est un excellent cavalier « Je me tiens, à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis et sans m’y ennuyer huit et dix heures. » les étapes sont de 30 kms en moyenne. De toute façon, l’époque du carrosse arrivera plus tard. Sous François Ier, il n’y en a que trois dans tout le royaume : celui de la reine, de Diane de Poitiers et du maréchal de Bois-Dauphin.
Ce sont des notes au jour le jour. Il ne s’appesantit pas sur les tableaux et statues, beaucoup de livres en parlent déjà. Il raconte la vie des gens et ses coliques (nombreuses).

LE LIVRE
La peste est toujours présente ;
« Epinal, cinq lieues. C’est une belle petite ville sur la rivière de la Moselle, où l’entrée nous fut refusée, d’autant que nous avions passé à Neufchâteau, où la peste avait été il n’y a pas longtemps. »
Montaigne rencontre un certain Mr Maldonat, Jésuite, qui lui fait part de la grande qualité des eaux de Liège (les bains de Spa, déjà à la mode) et conclut avec humour :
« Elles sont si froides que d’aucuns qui en boivent en entrent en frisson et s’en hérissent ; mais bientôt après, on en sent une grande douceur en l’estomac…. On en boit quinze jours ou trois semaines pour le moins. C’est un lieu auquel on est très bien traité et logé, propre contre toute obstruction et gravelle. Toutefois, ni M. de Nevers ni lui n’en étaient devenus guère plus sains. »
Ils font sept lieues en moyenne par jour et vont ainsi de ville et ville. A Vitry-le-François, sept à huit filles ont été pendues, car elles s’étaient habillées en homme et fait passer pour tel, jusqu’à ce que le pot aux roses fut découvert.
« Mais ayant été reconnu par quelqu’un dudit Chaumont, et la chose mise en avant à la justice, elle avait été condamnée à être pendue : ce qu’elle disait aimer mieux souffrir que de se remettre en était de fille. Et fut pendue pour des inventions illicites à suppléer au défaut de son sexe. »

Le vendredi 16 septembre 1580, M. de Montaigne fait une halte à Plombières et constate avec étonnement que les gens se lavent. Dans le reste du royaume, on se lave seulement quand on est malade. Ce n’étaient que les Belges et les Allemands qui se lavaient.
« Au fond de cette vallée naissent plusieurs fontaines tant froides naturelles que chaudes. »
« On y observe une singulière modestie ; et ainsi, il est indécent aux homes de s’y mettre autrement que tout nus, sauf un petit braiet (caleçon) et les femmes sauf une chemise. »
Montaigne va visiter une église dans une petite ville du canton de Bâle, où ils ne sont pas catholiques.
« Il la trouva, comme en tout le pays, en bonne forme ; car il n’y a quasi rien de changé sauf les autels et les images qui manquent, sans difformité. Il prit un plaisir infini à voir le bon ordre de cette nation… »
L’usage des bains est très répandu. A Bade, ville catholique sous la protection des huit cantons de Suisse, en laquelle il s’est fait plusieurs grandes assemblées de princes.
« Il y a deux ou trois bains publics découverts, de quoi il n’y a que les pauvres gens qui se servent. Les autres, en fort grand nombre, sont enclos dans les maisons ; et les divise-t-on et partage-t-on en plusieurs petites cellules particulières, closes et couvertes, qu’on loue avec les chambres, lesdites cellules les plus délicates et mieux accommodées qu’il est possible, y attirant des veines d’eau chaude pour chaque bain. »
M. de Montaigne s’adapte aux usages de l’endroit où il est.
« C’est une très bonne nation, surtout pour ceux qui se conforment à eux. M. de Montaigne, pour essayer tout à fait la diversité des mœurs et façons, se lassait partout servir à la mode de chaque pays, quelque difficulté qu’il y trouvât. Toutefois en Suisse il disait qu’il n’en souffrait nulle autre que de n’avoir à table qu’un petit linge d’un demi pied pour serviette… »
En Allemagne, il constate la liberté de culte.
« Toutes les villes impériales ont liberté de deux religions, catholique ou luthérienne. Selon la volonté des habitants, ils s’appliquent plus ou moins à celle qu’ils favorisent. »
« Les mariages des catholiques avec les luthériens se font ordinairement, et le plus désireux subit les lois de l’autre ; il y a mille tels mariages : notre hôte était catholique, sa femme luthérienne. »
Elevé dans la langue latine, il recherche des interlocuteurs, mais ce n’est pas toujours facile :
« Il appela en cette ville le maître d’école, pour l’entreprendre en son latin ; mais c’était un sot de qui il ne put tirer nulle instruction des choses du pays. »
En Italie, le confort des logis est moindre, à Rovereto :
« Nous retrouvâmes là, quant au logis, nos usages et, y trouvâmes à regretter, non seulement la netteté des chambres et meubles d’Allemagne et leurs vitres, mais encore leurs poêles à quoi M. de Montaigne trouvait beaucoup plus d’aisance qu’aux cheminées. »
A Padoue, M. de Montaigne regrette que les Français restent entre eux quand ils sont à l’étranger :
« Nous y fûmes tout le lendemain et vîmes les écoles d’escrime, de bal, de monter à cheval, où il y avait plus de cent gentilshommes français ; ce que M. de Montaigne comptait à grande incommodité pour les jeunes hommes de notre pays qui y vont, du fait que cette société les accoutume aux mœurs et langage de leur nation, et leur ôte le moyen d’acquérir des connaissances étrangères. »
A Florence, alors qu’ils ont traversé plusieurs villes, M. de Montaigne regrette toujours le confort allemand :
« Les logis sont en Italie de beaucoup pires ; nulles salles : les fenêtres grandes et toutes ouvertes, sauf un grand contrevent de bois qui vous chasse le jour, si vous en voulez chasser le soleil ou le vent : ce qu’il trouvait bien plus insupportable et irrémédiable que la faute des rideaux d’Allemagne. »
A Rome, il obtient une audience avec le pape, Grégoire XIII
(Grégoire dut son élection à l’influence du cardinal de Granvelle, alors vice-roi de Naples, et il se trouva ainsi inféodé à la politique de Philippe II, laquelle concordait d’ailleurs avec la haine très naturelle des papes contre le protestantisme. Trois mois et demi après son avènement eut lieu le massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572). On le célébra à Rome par des réjouissances publiques, des fêtes religieuses et des médailles. Grégoire envoya le cardinal Orsini auprès de Charles IX pour l’engager à persévérer dans la voie où il était entré; il commanda trois fresques à Vasari, pour illustrer le souvenir de cette journée qui donnait tant de joie à la chrétienté : Giorno laetissimo per la cristianita).
« Le langage du pape est italien, sentant son ramage bolonais, ce qui est le pire idiome d’Italie ; et puis de sa nature il a la parole malaisée. Au demeurant, c’est un très beau vieillard, d’une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche. »
Il assiste au supplice d’un condamné, Catena, un voleur et capitaine de bandits coupable notamment du meurtre de deux capucins.
« Après qu’il fut étranglé on le trancha en quatre quartiers. Ils ne font guère mourir les hommes que d’une mort simple et exercent leur rudesse après la mort. M. de Montaigne y remarqua ce qu’il a dit ailleurs. Combien le peuple s’effraie des rigueurs qui s’exercent sur les corps morts ; car le peuple qui n’avait rien ressenti de le voir étrangler, à chaque coup qu’on donnait pour le hacher, s’écriait d’une voix piteuse. »
Il décide de visiter Rome seul avec cartes et livres :
« Que ceux qui disaient qu’on y voyait au moins les ruines de Rome en disaient trop ; car les ruines d’une si épouvantable machine porteraient à plus d’honneur et de révérence sa mémoire ; ce n’était rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable ; et, parce qu’encore tout mort, renversé et défiguré, il lui faisait horreur, il en avait enseveli la ruine même …. »
Mi-février 1681, Montaigne entreprend de rédiger lui-même son journal de voyage.
Il assiste à un exorcisme : « Il (le prêtre) que ce diable-là était de la pire forme, opiniâtre et qu’il coûterait bien à chasser. Et à dix ou douze gentilshommes qui étions là, fit plusieurs contes de cette science et des expériences ordinaires qu’il en avait, et notamment que, le jour avant, il avait déchargé une femme d’un gros diable, qui, en sortant poussa hors de cette femme par la bouche des clous, des épingles et une touffe de son poil. »
Il visite la bibliothèque du Vatican.
« J’y vis un livre de Saint Thomas d’Acquin, où il y a des corrections de la main du propre auteur, qui écrivaient mal, une petite lettre pire que la mienne. »
Il assiste au jeudi saint. Une bulle latine y est lue : c’est une longue liste des tous les excommuniés « entre autre les huguenots, sous ce propre mot, et tous les princes qui détiennent quelque chose des terres de l’Eglise ; auquel article les cardinaux de Médicis et Caraffo, qui étaient joignant le pape, se riaient bien fort. »
On y montre la Véronique (un linge dont se serait servie une femme proche de Jésus pour essuyer son visage lors de sa montée au Golgotha, et sur lequel les traits du Seigneur se seraient miraculeusement imprimés.)
« Il ne se voit rien avec aussi grande révérence, le peuple prosterné à terre, la plupart les larmes aux yeux, avec ces cris de commisération »
Rome est cosmopolite
« Je disais des commodités de Rome, entre autres, que c’est la plus commune ville du monde, et où l’étrangeté et différence de nation se considère le moins ; car de sa nature c’est une ville rapiécée d’étrangers ; chacun y est comme chez soi. Son prince embrasse toute la chrétienté de son autorité »
Il visite le sud de l’Italie puis remonte. En mai 1581, il est à Bain della Villa. Il y apprend la curieuse histoire d’un habitant, qui étant parti à la guerre fut emprisonné par les Turcs. Il se fit Turc et à l’occasion de pillage revint dans sa région et fut attrapé par les gens du cru qui se révoltèrent. Sa mère le reconnut. Pour abjurer son erreur, il reçut le sacrement de l’évêque de Lucques.
« Il était turc dans son cœur, et pour s’en retourner, se dérobe d’ici, va à Venise, se remêle aux Turcs, reprenant son voyage. Le voilà retombé entre nos mains, et parce que c’est un homme de force inusitée et soldat fort entendu en la marine, les Gênois le gardent encore et s’en servent bien attaché et garroté. »
Il va entreprendre de décrire minutieusement comment il prend les bains.
« Comme je me suis autrefois repenti de n’avoir pas écrit plus particulièrement sur les autres bains, ce qui aurait pu me servir de règle et d’exemple pour tous ceux que j’aurais vus dans la suite, je veux cette fois m’étendre et me mettre au large sur cette matière. »
M. de Montaigne ne fait pas mystère de ses problèmes de santé et donne des descriptions précises tout au long de son journal, comme ici à Pise :
« Le 26 je rendis le matin des urines troubles et plus noires que je ne les eusse jamais vues, avec une petite pierre ; mais pour cela la douleur que j’avais ressentie pendant l’espace d’environ vingt heures, au-dessous du nombril et de la verge ne s’apaisa point ; cependant elle était supportable, n’intéressant pas les reins ni le flanc. Quelque temps après, je rendis encore une autre petite pierre, et la douleur s’apaisa. »
M. de Montaigne expose sans fausse pudeur problèmes physiques.
Il regrette de ne pouvoir bénéficier de compagnie féminine :
« Cependant mon esprit était aussi tranquille que le comportaient mes infirmités et les approches de la vieillesse, et très peu d’occasions se présentaient de dehors pour le troubler. Je sentais seulement un peu le défaut de compagnie telle que je l’aurais désirée, étant forcé de goûter ces biens seul et sans communication. »
Observateur, il remarque les anachronismes lors de son passage à Pavie :
« Dans une des places de la ville, on voit une colonne de briques sur laquelle est une statue qui paraît faite d’après la statue équestre d’Antonin le Pieux qu’on voit devant le Capitole à Rome. Celle-ci est plus petite, ne saurait lui être comparée en beauté ; mais ce qui m’embarrassa, c’est que la statue de Pavie a des étriers et une selle avec des arçons devant et derrière, tandis que l’autre n’en a pas, ce qui est conforme à l’opinion des savants, qui regardent les étriers et les selles de ce genre comme une invention moderne. »
Il entreprend le chemin du retour, de Rome à Montaigne (15 octobre – 30 novembre 1581).
« Plus je m’approchais de chez moi, plus la longueur du chemin me semblait ennuyeuse. Et de vrai, au compte des journées, je n’avais été à mi-chemin de Rome à ma maison, qu’à Chambéry pour le plus. »

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