ROMAN

La vie mode d’emploi – PEREC GEORGES

Georges Pérec (1936 – 1982) est un auteur, créateur de mots croisés, membre de l’Oulipo, et sans aucun doute, un des plus brillants auteurs de l’histoire de la littérature. Il est d’ailleurs entré en 2017 dans la Pleiade.
La vie mode d’emploi fut publié en 1978 chez Hachette Littératures. Georges Pérec lui un donne un sous-titre : « romans ». En effet, en l’espace de quatre-vingt-dix-neuf chapitres, on dénombre 1467 personnages pour les 107 histoires répertoriées en fin de volume. Sans compter que l’immeuble lui-même est un personnage, le témoin et la mémoire de toutes ces histoires. Le cheminement d’une pièce à l’autre fournit le motif du souvenir et de l’évocation d’histoires tragiques, comiques, rocambolesques… Enfin, la logique du puzzle sous entendue par l’ouvrage et ses romans ne doit pas déterminer la lecture. « On peut regarder une pièce de puzzle pendant trois jours et croire tout savoir de sa configuration et de sa couleur sans avoir le moins du monde avancé : seule compte la possibilité de relier cette pièce à d’autres pièces. » Hors, les romans de Georges Pérec peuvent être appréciés individuellement.

FATALISME
« L’histoire des Gratiolet commence à peu près comme l’histoire du marquis de Carabas, mais se termine beaucoup moins bien ; ni ceux qui eurent presque tout, ni ceux qui n’eurent presque rien ne réussirent. »

IMMEUBLE (vie)
« Les habitants d’un même immeuble vivent à quelques centimètres les uns des autres, une simple cloison les sépare, ils se partagent les mêmes espaces répétés le long des étages, ils font les mêmes gestes en même temps, ouvrir le robinet, tirer la chasse d’eau, allumer la lumière, mettre la table, quelques dizaines d’existences simultanées qui se répètent d’étage en étage, et d’immeuble en immeuble, et de rue en rue. Ils se barricadent dans leurs parties privatives – puisque c’est comme ça que ça s’appelle – et ils aimeraient bien que rien n’en sorte, mais si peu qu’ils en laissent sortir, le chien en laisse, l’enfant qui va au pain, le reconduit ou l’éconduit c’est par l’escalier que ça sort. »
« Il se mettait à penser la vie tranquille des choses, aux caisses de vaisselles pleines de copeaux, aux cartons de livres, à la dure lumière des ampoules nues se balançant au bout de leur fil, à la lente mise place des meubles et des objets, à la lente accoutumance du corps à l’espace, toute cette somme d’événements minuscules, inexistants, irracontables –choisir un pied de lampe, une reproduction, un bibelot, placer entre deux portes un haut miroir rectangulaire, déposer devant une fenêtre un jardin japonais, tendre d’un tissu à fleurs les rayons d’une armoire – tous ces gestes infimes en quoi se résumera toujours de la manière la plus fidèle la vie d’un appartement, et que viendront bouleverser de temps à autre, imprévisible et inéluctable, tragiques ou bénignes, éphémères ou définitives, les brusques cassures d’un quotidien sans histoire. »

« C’est un de ces clivages à partir desquels s’organisent la vie d’un immeuble, une source de toutes petites tensions, micro-conflits, d’allusions, de sous-entendus, d’accrochages, cela fait partie de ces controverses parfois âpres qui secouent les réunions de copropriétaires, comme celles qui s’élèvent au sujet des pots de fleurs de madame Réol, ou de la motocyclette de David Marcia […] ou encore des désastreuses habitudes musicales du débile qui vit au deuxième à droite au fond de la cour et qui, à certaines époques déterminées et pour des périodes d’une durée imprévisible, se sentirait en état de manque s’il n’écoutait pas trente-sept fois de suite, de préférence entre minuit et trois heures du matin, « Heili Heilo », « Lili Marlène » et autres joyaux de la musique hitlérienne. »

PORTRAIT
« Le concept même de « portrait imaginaire » se développa à partir de cette idée de base : l’acheteur, celui qui désire se faire faire son portrait ou celui de tel être qu’il chérit, ne constitue que l’un des éléments du tableau, et peut-être même le moins important –qui connaîtrait encore monsieur Bertin sans Ingres ? – mais il en est l’élément initial et il semble donc juste qu’il joue un rôle déterminant, « fondateur » dans le tableau. »

PROJET DE VIE
« Imaginons un homme dont la fortune n’aurait d’égale que l’indifférence à ce que la fortune permet généralement, et dont le désir serait, beaucoup plus orgueilleusement, de saisir, de décrire, d’épuiser, non la totalité du monde – projet que son seul énoncé suffit à ruiner – mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira alors d’accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact irréductible. »

« A un clou planté près de la porte, de la cave pend lamentablement un squelette. Dinteville se l’était acheté quand il était étudiant. Il l’avait surnommé Horatis, en hommage à l’amiral Nelson, car il lui manquait le bras droit. Il continue d’être affublé d’un bandeau à l’œil droit, d’un gilet en lambeaux, d’un caleçon rayé et d’un bicorne en papier. Dinteville, quand il s’installa, fit le pari d’asseoir Horatis dans sa salle d’attente. Mais au jour dit il préféra perdre son pari que ses clients. »

SOUVENIR
« Les escaliers pour lui, c’était à chaque étage, un souvenir, une émotion, quelque chose de suranné et d’impalpable, quelque chose qui palpitait quelque part à la flamme vacillante de sa mémoire. »

TEMPS
« Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. »
« Au regard d’un individu, d’une famille, ou même d’une dynastie, une ville, une rue, une maison semblent inaltérables, inaccessibles au temps, aux accidents de la vie humaine, à tel point que l’on croit pouvoir confronter et opposer la fragilité de notre condition à l’invulnérabilité de la pierre. Mais la même fièvre qui vers mille huit cent cinquante, aux Batignolles comme à Clichy, à Ménilmontant comme à la Butte-aux-cailles, à Balard comme au pré-Saint-Gervais, a fait surgir de terre ces immeubles, s’acharnera désormais à la détruire. »
« Il y a plus de cinquante ans que Smautf est au service de Bartlebooth. Bien qu’il s’intitule lui-même maître d’hôtel, ses fonctions ont plutôt été celles d’un valet de chambre ou d’un secrétaire ; ou plus exactement encore des deux en même temps : en fait, il fut surtout son compagnon de voyage, son factotum et, sinon son Sancho Pança, du moins son Passepartout (car il est vrai qu’il y avait du Philéas Fogg en Bartlebooth). Tour à tour porteur, brosseur, barbier, chauffeur, guide, trésorier, agent de voyages et teneur de parapluie. »

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