Autobiographie

SARTRE JEAN-PAUL – Les mots

Les Mots est le titre d’une autobiographie publiée par Jean-Paul Sartre en 1964 chez Gallimard. Le récit couvre son enfance de 4 à 11 ans et se divise en deux parties : « Lire » et « Écrire ». « Le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit. » A cette époque Jean-Paul Sartre est marqué par une série d’événements tragiques : la mort par accident d’Albert Camus, la disparition du philosophe Merleau-Ponty, la vieillesse de sa propre mère … Tous ces événements l’incitent à revisiter son enfance avec beaucoup d’ironie.

 

CHRISTIANISME
Depuis deux mille ans les certitudes chrétiennes avaient eu le temps de faire leurs preuves, elles appartenaient à tous, on leur demandait de briller dans le regard d’un prêtre, dans le demi-jour d’une église et d’éclairer les âmes mais nul n’avait besoin de les reprendre à son compte ; c’était le patrimoine commun.

CINEMA
Nous entrions à l’aveuglette dans un siècle sans traditions qui devait trancher sur les autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l’art roturier, préfigurait notre barbarie. Né dans une caverne de voleurs, rangé par administration au nombre des divertissements forains, il avait des façons populacières qui scandalisaient les personnes sérieuses : c’était le divertissement des femmes et des enfants ; nous l’adorions, ma mère et moi, mais nous n’y pensions guère et nous n’en parlions jamais : parle-t-on du pain s’il ne manque pas ?

COMMANDER
Commander, obéir, c’est tout un. Le plus autoritaire commande au nom d’un autre, d’un parasité sacré – son père – , transmet les abstraites violences qu’il subit.

CON
« Con », ça ne pouvait être qu’un de « ces vilains mots » qui grouillaient dans les bas-fonds du vocabulaire et qu’un enfant bien élevé ne rencontre jamais ; court et brutal, il avait l’horrible simplicité des bêtes élémentaires.

CONDAMNE
Elle était bien trop laide pour qu’un homme voulût d’elle. Je ne riais pas : on pouvait naître condamné.

CULTURE
La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image.

ECRITURE
Je suis né de l’écriture : avant elle, il n’y avait qu’un jeu de miroirs ; dès mon premier roman, je sus qu’un enfant s’était introduit dans le palais de glaces. Ecrivant, j’existais, j’échappais aux grandes personnes ; mais je n’existais que pour écrire et si je disais : moi, cela signifiait : moi qui écris.

ENFANT
Un enfant gâté n’est pas triste ; il s’ennuie comme un roi. Comme un chien.

Ma vérité, mon caractère et mon nom étaient aux mains des adultes ; j’avais appris à me voir par leurs yeux ; j’étais un enfant, ce monstre qu’ils fabriquent avec leurs regrets.

FOULE
Je pris en dégoût les cérémonies, j’adorai les foules ; j’en ai vu de toute sorte mais je n’ai retrouvé cette nudité, cette présence sans recul de chacun à tous, ce rêve éveillé, cette conscience obscure du danger d’être homme qu’en 1940, dans le stalag XII D.

GENEROSITE
Je me jetai dans l’orgueil et le sadisme, autrement dit dans la générosité. Celle-ci, comme l’avarice ou le racisme, n’est qu’un baume sécrété pour guérir nos plaies intérieures et qui finit par nous empoisonner.

HOMME
Que reste-t-il ? tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui.

IMPOSTURE
Du reste, ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c’est aussi mon caractère : on se défait d’une névrose, on ne se guérit pas de soi. Usés, effacés, humiliés, rencoignés, passés sous silence, passés sous silence, tous les traits de l’enfant sont restés chez le quinquagénaire.

INCROYANCE
Je fus conduit à l’incroyance non par le conflit des dogmes mais par l’indifférence de mes grands-parents.

LANGAGE
Je l’ai dit plus haut : pour avoir découvert le monde à travers le langage, je pris longtemps le langage pour le monde. Exister, c’était posséder une appellation contrôlée, quelque part sur les Tables infinies du Verbe ; écrire c’était y graver des êtres neufs ou – ce fut ma plus tenace illusion – prendre les choses vivantes, au piège des phrases…

LIVRE
Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait.

Mes livres sentent la sueur et la peine, j’admets qu’ils puent au nez de nos aristocrates ; je les ai souvent faits contre moi, ce qui veut dire contre tous, dans une contention d’esprit qui a fini par devenir une hypertension de mes artères. On m’a cousu mes commandements sous la peau : si je reste un jour sans écrire, la cicatrice me brûle ; si j’écris trop aisément, elle me brûle aussi.

MIRAGE
Voilà le mirage : l’avenir plus réel que le présent. Cela n’étonnera pas : dans une vie terminée, c’est la fin qu’on tient pour la vérité du commencement. Le défunt reste à mi-chemin entre l’être et la valeur, entre le fait brut et la reconstruction ; son histoire devient une manière d’essence circulaire qui se résume en chacun de ces moments.

MORT
A l’heure où j’écris ces lignes, je sais que j’ai fait mon temps à quelques années près. Or je me représente clairement, sans trop de gaîté, la vieillesse qui s’annonce et ma future décrépitude, la décrépitude et la mort de ceux que j’aime ; ma mort, jamais.

NAISSANCE
Je n’y croyais plus mais j’avais gardé le sentiment qu’on naît superflu à moins d’être mis au monde spécialement pour combler une attente.

PERE
En 1904, à Cherbourg, officier de marine et déjà rongé par les fièvres de Cochinchine, il fit la connaissance d’Anne-Marie Schweitzer, s’empara de cette grande fille délaissée, l’épousa, lui fit un enfant au galop, moi, et tenta de se réfugier dans la mort.

Il n’y a pas de bon père, c’est la règle…. Par chance, il est mort en bas âge ; au milieu des Enées qui portent sur le dos leurs Anchises, je passe d’une rive à l’autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval sur leurs fils pour toute leur vie…

SAVOIR
J’allais du savoir à son objet ; je trouvais à l’idée plus de réalité qu’à la chose, parce qu’elle se donnait à moi d’abord et par ce qu’elle se donnait comme une chose.

VICTOR HUGO
C’était un homme du XIXe siècle qui se prenait, comme tant d’autres, comme Victor Hugo lui-même, pour Victor Hugo. Je tiens ce bel homme à barbe de fleuve, toujours entre deux coups de théâtre, comme l’alcoolique entre deux vins, pour la victime de deux techniques récemment découvertes : l’art du photographe et l’art d’être grand-père.

VIE
Notre vie n’est qu’une suite de cérémonies et nous consumons notre temps à nous accabler d’hommages.

Vagabond désolé, à la poursuite de la justice, je ressemblais comme un frère à l’enfant désoeuvré, embarrassé de lui-même, en quête d’une raison de vivre, qui rôdait en musique dans le bureau de son grand-père.

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