JOURNAL

SEGALEN VICTOR – Equipée de Pékin aux Marches thibétaines

L’AUTEUR

Victor Segalen, né le 14 janvier 1878 à Brest et mort le 21 mai 1919 à Huelgoat, est un médecin, romancier, poète, ethnographe, sinologue et archéologue français.
1896: Segalen est admis à l’école de médecine navale de Brest.
1898-1902: école de santé navale de Bordeaux.
1902: Segalen soutient sa thèse de médecine sous le titre L’observation médicale chez les écrivains naturalistes. Nommé médecin de 2ème classe, il s’embarque au Havre pour Tahiti via New York et San Francisco.
1908: début de l’étude du chinois.
1909: reçu à l’examen d’élève interprète, Segalen obtient un détachement en Chine, où il restera cinq ans.
1914: départ depuis Pékin de l’expédition, qui poursuit un double but: archéologique et géographique (relevé topographique des régions mal connues). Segalen, qui est le chef et l’ame de l’équipe, découvre le 6 mars la statue la plus ancienne de la statuaire chinoise (un cheval dominant un barbare).
Homme d’action et poète, il est en quête d’unité. Il déclare :
« Je ne suis pas fait pour ces visions brèves qui ravissent Loti et par lesquelles il ravit ses lectrices. Il me faut savoir ce que le pays pense. »
Ainsi que l’indique Jean Lartigue, Victor Segalen concevait l’œuvre de l’écrivain comme celle de l’artiste. Il ne veut rien laisser deviner d’intime. Le thème de l’Equipée c’est ce qui se passe entre l’œuvre imaginée par l’artiste et la vie réelle.

LE LIVRE

Il prépare son voyage :
« J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars –joufflus de mots sincères – d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. »
« Ce n’est point au hasard que doit se dessiner le voyage. A toute expérience humaine, il faut un bon tremplin terrestre. Un logique itinéraire est exigé, afin de partir, non pas à l’aventure, mais vers de belles aventures. »
des préparatifs angoissants :
« Pris d’un doute plus fort que tous les autres, pris tout d’un coup du vertige et de l’angoisse du réel. J’interroge un à un les éléments précis sur quoi s’établit l’avenir. Ce sont des relations de voyage, des cartes géographiques –purs symboles -, et provisoires, car des districts entiers sont inconnus là où je vais. »
C’est un périple dangereux :
« Et l’abondance et la disparate de ces notions, et l’absence de commune mesure humaine est un grand sujet de trouble : il y a des cotes d’étiage dans le fleuve, des dates historiques dans la fonte des neiges à mille lieues du point où je vais ; des habitudes connues dans le régime des vents : il faut échapper aux trop excessifs coup de froid dans les montagnes et se garder encore plus des régions pluvieuses en plaine …. »
Il profite pleinement de chaque moment :
« Regarder avant, en respirant à son aise, en renforçant tout ce qui bourdonne des orgues puissantes et de la symphonie du sang, des humeurs mouvantes dans la statue de peau voluptueuse. C’est ainsi que la possession visuelle des lointains étrangers se nourrit de joie substantielle. C’est la vue sur la terre promise, mais conquise par soi, et que nul dieu ne pourra escamoter, ni faire disparaître : -un moment humain. »
Et bénit les efforts physiques nécessaires :
« C’est aussi la transmutation dans l’effort. »
Poète, il constate :
« Le fleuve dispute à la montagne d’avoir inspiré tant de poètes … le fleuve, bien plus que la montagne semble posséder son existence symbolique et sa personnalité. »
Alors qu’il descend un fleuve, il nous fait part de ses rêveries :
« Le fleuve possède aussi cette qualité lyrique par excellence, qui est l’expression volubile de soi, et la superbe ignorance de tout ce qui n’est pas soi. Le fleuve méconnaît et nie qu’il y ait d’autres fleuves à côté de lui, et recevant toutes les eaux qu’il puisse jamais connaître, il peut se croire unique au centre d’un univers enceint de montagnes. »
Quelques descriptions :
« Il est un lieu, à peine large de cent kilomètres, d’où les fleuves Jaune et Bleu, se séparent, l’un tournant furieusement au nord, vers la Mongolie sibérienne, l’autre se précipitant vers le sud des tropiques, des banyans, des vallées foisonnantes d’odeurs vertes dans les sous-bois : le Jaune ensuite va s’étaler à plat sur la terre jaune classique de la Chine ancienne, nourrir et abreuver les chevaux fougueux et puissants de la Grande Millénaire, et finit dans l’inconnu variable et sableux ; tantôt dans la mer Jaune, comme lui, parfois dans le golfe du Tche-li. »
La descente du fleuve est toute un savoir :
« Le rapide du Sin-t’an, qu’il me restait à descendre sans jamais l’avoir remonté, est triple, et la manœuvre triplement difficile. … D’avance, un vieux pilote chinois m’explique, promenant un pinceau maladroit sur le plancher de la jonque. »
« C’est alors que le rapide se présente, que l’on est déjà dans l’accélération qui précède la langue. On est au point où nulle machine ne peut plus battre en arrière, où il faut passer coûte que coûte, ou crever : – crever la jonque et se noyer dans l’eau douce, dans l’eau trouble et sale qui se revomit sans cesse en roulant. … Impossible de compter sur les deux mariniers d’avant : ce sont des gens du haut fleuve … »
« Je dois donc faire le pilote, puisque je sais quelque chose du rapide. Je sais bien (et je me récite la leçon, à l’état de leçon) que le Sin-t’an se compose de trois rapides … »
Périlleux
« le bateau fait un tête-à-cul et le panorama brouillé des gorges rocheuses a changé autour de moi semble-t-il. J’ai senti en pleine figure la gifle de l’eau sur la joue du bateau ; et la valse ridicule devient un vertige des yeux et de la tête où passe le regret cuisant d’avoir tenté ce que je ne pouvais faire … c’est la danse bien ivre des scrupules et des doutes… »
L’issue semble fatale mais :
« Pourquoi, au lieu de lutter jusqu’au bout selon la leçon apprise, j’ai tout d’un coup et si fort à propos renversé la barre, paradoxalement, par bravade ? non. Je n’ai pas mieux à me répondre que : « par instinct » A ce moment, digne de l’illumination légendaire du noyé, j’ai « compris » que réciter l’appris était la mort, qu’il fallait brusquer, inventer, même au prix d’une autre mort. Le passage était invisible, mais je jure avoir pressenti quelque chose, peut-être aux mouvements profonds du sao, peut-être à un frémissement incalculable de l’eau. – qu’il y avait mieux et plus inconnu à faire…. »
Lui qui appréhendait la rencontre du réel et du rêve, se rassure :
« C’était donc cela, le Réel ! Imaginer est bien plus plein d’angoisse que faire. Si tu as peur de la chute, jette-toi. »
Tout un monde de sensations se crée
« Dans le gros torrent, le bain est toute une aventure non prévue : un sport vif et frais de toute la peau, qui n’a pas appris à se sentir, certes dans toutes les représentations esthétiques du nu. »
« C’est la première des surprises. On est puissamment bousculé. Aussitôt les pieds heurtés aux roches ou piqués de gravats, font mal. Quand enfin, on a retrouvé son assiette, on peut goûter la saveur sans cesse renouvelée de l’eau, sur les pores de la peau. »
Enfin, il atteint la grande ville du bout du monde, celle qui s’avance sur le Tibet :
« Et par rafale, c’est aussi la reine du pillage et des échanges entre le Tibet tributaire et la grosse impératrice chinoise. Quand le Tibet indompté est sage et condescend à traiter et à vendre, c’est là que ses denrées passent et trafiquent – mais l’échange est mesuré et mesquin. Quand le Tibet se révolte et tue les envoyés de Chine, puis est puni et massacré, c’est encore à Tch’en-tou que reviennent se disperser et se vendre les trophées chauds et embaumés d’encens des temples de lamas et des Güms. »
Dès qu’il s’arrête, il s’ennuie :
« L’escale est grise comme un trou, et le Réel et l’Imaginaire sont l’un et l’autre provisoirement suspendus. »
Les cartes géographiques sont insuffisamment renseignées :
« La route, qui menait icit est étouffée, est perdue, est mangée de plantes et de mousses. … il faut bien marcher quand même aveuglé, marchant de ses mains puisque les pieds trébuchent .. et me voici, débouché, étonné de lumière et du nouvel espace, dans un très nouveau, très haut et très cerné canton du monde. »
Il découvre des villages isolés :
« Car, pour la première fois, je suis regardé, non pas comme un être qu’on voit peu souvent et dont on s’amuse, mais comme un être qu’on n’a jamais vu. Ces vieillards, dont les paupières ont découvert tant de soleils, me regardent mieux que les enfants dans les rues les plus reculées. »
Le retour
« Et pourtant ce retour est le plus heureux possible, puisque le voyage et l’expérience se sont poursuivies ainsi jusqu’aux confins, sans rappel déconcerté : puisqu’il n’y a pas eu de déconvenues précoce ; et surtout que ne n’use pas pour revenir de la même route qu’à l’aller ; je ne mets pas mes pieds dans les mêmes trous. »
Il conclut
« Mais il faut s’entendre : le Divers dont il s’agit ici est fondamental. L’exotisme n’est pas celui que le mot a déjà tant de fois prostitué. L’exotisme est tout ce qui est Autre. Jouir de lui est apprendre à déguster le Divers.
Saigon 9 septembre 1914 / 6 février 1915

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