ROMAN

Selon Vincent – Christian Garcin

Tout le monde connaît plus ou moins le principe du récit enchâssé, un procédé mis en oeuvre par exemple dans les Mille et une nuit. 

Dans son roman Selon Vincent, Christian Garcin se sert astucieusement de ce procédé pour délivrer au lecteur un récit sombrement ludique et incroyablement captivant.

Christian Garcin est né en 1959 à Marseille. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Les nuits de Vladivostok (Stock, 2013), et Les vies multiples de Jeremiah Reynolds ( Stock, 2013). Selon VIncent est d’abord publié en 2014 aux éditions Stock, puis en août 2017 aux éditions Babel.

L’histoire est celle du personnage éponyme Vincent, professeur d’histoire dans un collège, père de deux enfants et époux à ses heures perdues. Tout ce qu’il y a de plus banal. Enfin…presque. Cela fait maintenant un certain temps qu’il ressent des troubles. Faim insatiable, Désir sexuel décuplé, Nuits cauchemardesques – durant lesquelles un renard s’empare de son esprit – sont désormais devenus son quotidien. Sur les conseils de l’une de ses maîtresses, il s’en va voir un chamane qui le pousse à « retrouver son visage d’avant » et à rejoindre « l’envers du monde ». Se pourrait-il qu’il soit possédé par l’esprit d’un renard, et que la seule façon de lui échapper est de fuir cette vie qui l’étouffe? Alors que Vincent n’a pas donné de vie depuis 20 ans, Rosario, son neveu – avec qui il a toujours eu une très grande complicité – reçoit une lettre de sa part. Il part alors dans les contrées de la Patagonie à sa recherche.

A l’intérieur même de cette trame, se dessine l’histoire de Louis Folcher, soldat mort à Waterloo, de Wilfried La Brea, un Etats-Unien aussi cupide que désolant, propriétaire de la Lune, Vénus et Mars. et par la même occasion très cosmique.

La focalisation est interne, durant tout le roman mais le narrateur change constamment : Vincent, puis Rosario, puis Paul – ami de Rosario, puis encore Rosario, puis un homme mort depuis plus d’une centaine d’années… Tous ces récits ne prennent pas toujours la même forme. Le roman se compose ainsi de journaux de bord, de parties narratives, de sortes de « scénarios », de carnets, etc. Le tout est spectaculaire. Les informations que l’auteur a réuni, les points idéologiques présentés sur différents termes, laissent imaginer un travail de recherche impressionnant qui n’est pas pour déplaire au lecteur averti. D’ailleurs, Rosario est celui qui introduit le plus ces points idéologiques.

« Entre les années 1880 et 1990, il n’avait donc fallut qu’un peu plus d’un siècle pour passer de l’exploitation forcenée des terres, associée au progressif anéantissement des populations indiennes, à la victoire inéluctable et définitive de l’idéologie néolibérale occidentale – ce dernier point outrepassant par ailleurs largement les frontières de la Patagonie. » (Rosario)

« Histoire peut-être de rester fidèle au gamin passionné d’espace que j’étais, je n’ai pas été loin de faire comme des milliers d’autres gogos, et lui acheter quelques dizaines d’hectares de Vénus et de mars – la Lune m’intéresse moins, souvenir sans doute à ma relative déception en voyant Armstrong effectuer ses tous petits pas de géants pour l’humanité. » (Rosario)

« Dans le domaine de la science comme dans celui de l’horreur, la réalité est toujours plus inventive de la fiction, c’est bien connu. » (Rosario).

 

Enfin, faisons remarquer que les tons diffèrent d’un personnage à l’autre et l’auteur a su rendre la personnalité de chacun avec brio. Tandis que la personnalité de Vincent est plutôt sombre, Rosario apparaît être un personnage doté d’un sens de l’humour (noir) très développé.

« Les mots étaient des insectes muets qui s’enfuyaient à mon approche. Des coquilles vides et friables que je ramassais et rejetais aussitôt. » (Vincent).

« Les rues, la ville entière semblaient vides. Non pas vides de gens, puisqu’il y en avait partout, ni vide d’énergie puisque tout faisait du bruit et allait très vite, mais comment dire? Vide d’évidence, de nécessité. » ( Vincent).

« Il m’avait rétorqué que, question tortures, sa moitié chinoise plurimillénaire n’avait pas grand chose à envier à ma moitié argentine plus récente, et que par surcroît, vu ma capacité étonnante à pouvoir, en toutes circonstances, boire n’importe quoi dans n’importe quoi, mon opinion sur ce sujet n’était pas recevable – et ainsi le débat avait été clos. Il n’avait pas tort. » (Rosario, à propos de sa conversation avec son ami Paul).
 

 

Lecteurs en recherche de casse-tête, ne cherchez plus, vous avez trouvé le bon roman. Focalisez donc votre attention sur cet épatant récit et vous ne le lâcherez plus jusqu’à ce qu’il ait vous dit tout ce qu’il avait à vous dire.

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