Nouvelle

La chevelure

2

Souvenirs mensonge

 

La porte s’ouvrit sur un homme mince, de taille moyenne, au crâne chauve et portant de fines lunettes qui tombaient au bout de son nez aquilin : son père.

« Ma chérie, je t’accompagne ?

– Non je ne veux pas y aller. »

Emilie allongée sur son lit avait alors reposé sa tête sur le coussin et tourné son regard vers le mur qui la jouxtait. Daniel, entra, referma la porte derrière lui et s’assit sur la chaise du bureau blanc, qui s’accordait avec les murs blancs et le lit blanc de la chambre. Très lumineux, mais probablement peu propice à une jeune fille aux portes de la dépression, nota-t-il distraitement. Il porta son attention sur la tête qui dépassait des couvertures et les cheveux qui s’éparpillaient derrière elle. Ils avaient recouvré leur longueur en six semaines et leur couleur avait viré à l’écarlate. Curieux… mais qui donc était capable de donner une explication à cette génétique inhabituelle ? Cette spécificité capillaire avait certainement contribué à faire d’elle une cible pour ses camarades, et elle n’était pas particulièrement timide mais cherchait toujours et à tout prix à éviter le conflit : savoir attaquer était le paramètre le plus déterminant dans le groupe et toute spécificité physique souvent à l’origine de l’attention du prédateur complexé. Il était bien placé, en tant que psychologue, pour comprendre ces phénomènes. Mais un point restait toutefois troublant dans cette attaque. Pourquoi cette Clara avait-elle donné de telles suites à leur affrontement ? C’était du moins inhabituel…et disproportionné. Dans l’escalade de la violence, Clara avait frappé rudement. Et pour Emilie, l’événement pouvait à raison s’être transformé en traumatisme.

« Je vais rester un peu avec toi. A moins que tu ne préfères que maman ne vienne ?

– Non laisse-moi s’il-te-plait.

– Rester seule n’est pas l’idéal, ce n’est pas sain. Tu veux que nous sortions ? Une activité en particulier te ferait envie ? Je ne t’emmènerai pas contre ton gré chez le psychiatre – sa voix était douce, rassurante, mais le discours un peu léger. Pourtant il ne pouvait pas se permettre de prendre le parti de la dramatisation.

– Non merci. « Rester seule n’est pas sain »… – sa voix ressembla d’avantage à un soupir lorsqu’elle prononça ses mots, pensive, puis comme mue par un sentiment de colère elle continua – l’affirmation exacte serait plutôt : ce qui m’est arrivé n’est pas sain. Les gens me haïssent, pour une raison aussi bête que leurs pieds : mes cheveux ne correspondent pas à ce qu’ils ont l’habitude de voir. A quoi bon faire une psychothérapie, ce n’est pas moi qui aie un problème ! Ce sont ceux qui m’ont agressé ! Depuis trois semaines, le psy ne comprend rien. Je lui dis quelque chose et il ne peut pas s’empêcher de trouver une explication ou de réinventer ce que j’ai vu. Pfff…

– Tu veux m’en parler ? Que ce soit en tant que père ou professionnel, je ne te jugerai pas.

– Non, je te l’ai dit. Je m’en fiche, je vais juste attendre que ça passe, ou que je m’éteigne »
Le suicide est toujours une option se disait-elle, mais hors de question d’émettre l’idée telle quelle à voix haute. Sinon la peur risquait de clore cette échappatoire. Laisser l’idée floue, un peu mystérieuse, ne pas la penser trop intensément, et elle pourrait toujours servir.

– D’accord. Hum…oui. Je comprends. Beaucoup de personnes se confrontent une fois (ou plus) dans leur vie à cet « ultimatum ». Tu n’es pas la première (et sûrement pas la dernière). Mais le sujet qui va passer à l’acte cherche souvent que quelqu’un lui vienne en aide in extremis, et le sujet se rend alors compte qu’il n’est pas seul et que des personnes peuvent tenir à lui. Et vois-tu Emilie, ta mère et moi ne le répèterons jamais assez mais nous t’aimons et sommes près par quelque moyen que ce soit à te prodiguer l’aider dont tu as besoin ».

Il marqua une pause, une pause suffisante pour qu’Emilie se tourne vers lui, toujours la tête sur l’oreiller. Alors il continua :

« C’est dur, c’est très dur Emilie, mais c’est possible. Si tu me laisses t’aider, ou si tu acceptes l’aide d’autrui une fois de plus, ta vision pourrait changer. Il te suffit d’un effort Emilie, attrape une main.

– Je n’irai pas voir Monsieur Zacharie une fois de plus. Il ne veut pas m’aider, ça j’en suis sûre.

– D’accord je comprends. Alors… – comme si le discours avait fonctionné, elle le coupa dans un élan d’espoir.

– J’ai vu une voiture.

– Une voiture ? Qu’a cette voiture de particulier ?

– Avant l’agression, les trois garçons et la fille ils sont sortis d’une voiture noire, aux vitres teintées.

– Ah mais… les policiers n’ont pas relevé une telle observation et aucun témoin n’en a parlé.

– Et ben voilà, premièrement je n’ai vu aucun témoin. Quand je parle de voiture à qui que ce soit, à la police ou à ce psy, on me dit qu’un tel événement est traumatique et peut endommager la mémoire.

– Tu veux dire que tu as vu une voiture qui n’y était pas, du moins selon ce que disent les policiers et Monsieur Zacharie ? et que des témoins ont pu attester de cette absence, alors qu’il n’y avait pas de témoin ?

– Exactement.

– Emilie, comme je te l’ai dit, ce genre de situation est – de nouveau Emilie s’interposa avant que son père ne finisse cette phrase qui allait l’énerver.

– Tu ne me crois pas non plus ? Mais je n’suis pas folle ou traumatisée ou que sais-je ! Les témoins n’étaient pas là avant que la voiture ne s’en aille. Peut-être sont-ils arrivés après, ou mentent-ils. Mais je l’ai vue cette voiture. Et puis, j’étais dans une ruelle, une ruelle à 6h du soir, et une ruelle qui ne mène pas à la partie la plus passante de la ville. C’est incroyable que tout le monde puisse croire une version aussi nulle. »

Après un mois passé à l’hôpital, et quatre semaines à voyager entre son lit et le psychiatre, Emilie se décidait à parler de son trauma. Enfin…des événements. Elle avait trop parlé de son trauma avec ce pseudo-psychiatre. Mais maintenant il fallait bel et bien s’attacher aux faits. Elle n’était pas folle, ce qu’elle avait vu n’était pas illusion.
« Il n’y avait pas de témoins, je ne sais pas d’où ils les ont sortis. J’ai tourné et retourné la scène dans ma tête. Et je ne sais pas pourquoi des personnes s’amuseraient à s’inventer une vie mais je ne mens pas. Il y avait une voiture noire, avec des vitres teintées. Je n’ai pas vue la plaque et c’est d’ailleurs ce que l’on me reproche pour ne pas accueillir ma version. Non mais vraiment, comment aurais-je pu retenir tant de caractères en un coup d’œil, alors que j’étais sur le point de me faire tabasser ? En tout cas trois garçons en sont sortis et une fille, Clara, tu le sais. Je sais qu’elle est encore dans le coma mais de toute façon même réveillée elle ne dira jamais qu’elle est sortie d’une voiture. Ils m’ont couru après et se sont jetés sur moi.

– En effet, hum… Clara s’est réveillée… – un silence pesant s’installa, Emilie s’y accrocha dans un espoir vainc – la police a appelé aujourd’hui. Deux des agresseurs ont succombé à leurs blessures et…le troisième est encore entre la vie et la mort… Sa version des faits est la même, ce qui lève le doute, officiellement en tout cas, sur ces événements plus qu’étranges. Elle-même a précisé l’avoir fait par pure vengeance…

– D’accord – elle tenta d’instaurer en elle le calme, car céder à la colère n’allait qu’aggraver la situation –. Là encore, tu es psychologue, pourquoi tu arrives à gober cette version des faits. Clara me hait depuis la maternelle, tu le sais… Mais ne s’en ai jamais prise physiquement à moi ! De plus les trois garçons je ne les connais absolument pas, pourquoi l’auraient-ils aidées à me faire ça ?!

– Je dois avouer que les personnes peuvent réagir de manière très…inadaptée et illogique parfois. Ce que je veux Emilie, c’est que ces événements ne t’empêchent pas de continuer…

– Mais tu ne comprends pas ? C’est la voiture noire le problème ! Si elle est encore dehors je ne sais où, je suis peut-être en danger ! C’est comme cela que tu veux que je continue ? Je ne suis pas dépressive ou quoi que ce soit, ces événements m’ont fait mal physiquement comme psychologiquement mais si je veux « continuer » comme tu dis, j’aimerais au moins être sûre de ne pas risquer de me faire tabasser à chaque fois que je sors d’ici ! »

Les larmes montèrent aux yeux d’Emilie…

Laisser un commentaire