Conte philosophique

Supplément au voyage de Bougainville – Denis DIDEROT

Le titre complet de ce conte est Supplément au Voyage de Bougainville ou Dialogue entre A. et B. sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas.

On met une majuscule à « voyage » car il s’agit d’un écrit de Diderot mais il en fait une suite que Bougainville aurait refusé de publier dans son Voyage au tour du monde en 1772. Cet écrit est composé de quatre parties :

1) Le « Jugement du voyage de Bougainville » introduit la matière et les personnages A. et B. Ces deux-là parlent du Voyage au tour du monde de Bougainville et de son auteur.

« L’étude des mathématiques, qui suppose une vie sédentaire, a rempli le temps de ses jeunes années ; et voilà qu’il passe subitement d’une condition méditative et retirée au métier actif, pénible, errant et dissipé de voyageur. » (A parlant de Bougainville)

« Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s’être appliqué, et s’applique après s’être dissipé. » (B faisant de même)

« A. Sa course a été longue ?

B. Je l’ai tracée sur ce globe. Voyez-vous cette ligne de points rouges ?

A. Qui part de Nantes ?

B. Et court jusqu’au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique, serpente entre ces îles formant l’archipel immense qui s’étend des Philippines à la Nouvelle-Hollande, rase Madagascar, le cap de Bonne-Espérance, se prolonge dans l’Atlantique, suit les côtes d’Afrique, et rejoint l’une de ses extrémités à celle d’où le navigateur s’est embarqué. »

«  Il n’explique rien ; il atteste le fait. » (B)

« B. […] Le Taïtien touche à l’origine du monde, et l’Européen touche à sa vieillesse. L’intervalle qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l’enfant qui naît à l’homme décrépit. Il n’entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n’y voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses ; entraves qui ne peuvent qu’exciter l’indignation et le mépris d’un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments. »

2) La deuxième partie se nomme « Les adieux du vieillard ». Le vieillard est un personnage dont A. et B. parlent à la fin de la première partie. Il fait partie des Taïtiens et n’apprécient pas la compagnie des européens. Voici un extrait de cette deuxième partie :

« Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s’attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s’avança d’un air sévère, et dit :

« Pleurez, malheureux Taïtiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l’autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. Taïtiens ! mes amis ! vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir ; mais j’aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. »

Si le vieillard parvient à parler aux Européens, c’est parce qu’il a à ses côtés Orou, qui parlent les deux idiomes.

« Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-Là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taïti, qu’en penserais-tu ? »

Le vieillard conclue ainsi :

« Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. »

A. Commente le monologue du vieillard :

« Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville a supprimé ce fragment ; mais ce n’est pas là tout ; et ma curiosité pour le reste n’est pas légère. »

3) La troisième partie se nomme « Entretien de l’aumônier et d’Orou ». L’aumônier étant un Européen et un homme d’église, et Orou un Taïtien. Le premier est invité à demeurer chez le second. A cette occasion Orou propose à l’aumônier de passer la nuit avec son épouse ou l’une de ses filles, proposition que l’aumônier refuse par respect pour sa religion. Orou répond :

« Je ne sais ce que c’est que la chose que tu appelles religion ; mais je ne puis qu’en penser mal, puisqu’elle t’empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse, nous invite tous ; de donner l’existence à un de tes semblables ; de rendre un service que le père, la mère et les enfants te demandent ; de t’acquitter avec un hôte qui t’a fait un bon accueil, et d’enrichir une nation, en l’accroissant d’un sujet de plus. »

4) La quatrième partie constitue la suite du dialogue de A. et B. et s’appelle donc tout simplement « Suite du dialogue ».

Notons la jolie définition donnée par l’auteur de la jalousie :

« A. Et la jalousie ?

B. Passion d’un animal indigent et avare qui craint de manquer ; sentiment injuste de l’homme ; conséquence de nos fausses mœurs, et d’un droit de propriété étendu sur un objet sentant, pensant, voulant, et libre. »

Nous méditerons enfin sur le dialogue des deux personnages à propos de l’accouplement entre un homme et une femme :

« A. Mais comment est-il arrivé qu’un acte dont le but est si solennel, et auquel la nature nous invite par l’attrait le plus puissant ; que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu la source la plus féconde de notre dépravation et de nos maux ?

B. Orou l’a fait entendre dix fois à l’aumônier : écoutez-le donc encore, et tâchez de le retenir.

C’est par la tyrannie de l’homme, qui a converti la possession de la femme en une propriété.

Par les mœurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l’union conjugale.

Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à une infinité de formalités.

Par la nature de notre société, où la diversité des fortunes et des rangs a institué des convenances et des disconvenances.

Par une contradiction bizarre et commune à toutes les sociétés subsistantes, où la naissance d’un enfant, toujours regardée comme un accroissement de richesses pour la nation, est plus souvent et plus sûrement encore un accroissement d’indigence dans la famille.

Par les vues politiques des souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt et à leur sécurité.

Par les institutions religieuses, qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions qui n’étaient susceptibles d’aucune moralité. »

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