Roman

VIAN BORIS – L’écume des jours

l’écume des jours

Roman absurde, Boris Vian y règle notamment ses comptes avec le monde du travail qu’il estime médiocre, stupide, inhumain. Jeune homme il est joueur de jazz le soir, et ingénieur à L’AFNOR le jour, au centre de l’absurdité bureaucratique. Les rapports de Boris à l’écriture sont alors simples : écrire pour amuser, s’amuser. C’est le conflit entre la jeunesse et le monde du travail, qui transparaît déjà dans Vercoquin et le plancton. Par ailleurs, il est imprégné de l’esprit de sa famille, rentiers fantasques, ruinés par la crise de 29, obligés de travailler. Les finances déchues, l’esprit ludique subsiste.

LE ROMAN : Dans un univers mêlant quotidien et onirisme, ce roman conte les aventures de Colin, de Chick, d’Alise et de la belle Chloé. Deux histoires d’amour s’entremêlent : Colin est un jeune homme élégant, rentier, qui met fin à son célibat en épousant Chloé, rencontrée à une fête, tandis que son ami Chick, fanatique transi du philosophe vedette Jean-Sol Partre, entretient une relation avec Alise. Tout irait pour le mieux sans les forces conjuguées de la maladie (Chloé est victime d’un « nénuphar » qui lui dévore le poumon) et du consumérisme (Chick consume ses ressources dans sa passion pour Jean-Paul Sartre) qui s’acharnent sur les quatre amis.

Le monde du travail y est décrit comme un système qui ravale l’homme au niveau de la machine et ce dès les premières pages du roman. Colin et ses amis sont à la patinoire.

« Ils se rangèrent, en arrivant à l’extrémité droite de la piste, pour laisser place aux varlets nettoyeurs, qui, désespérant de récupérer dans la montagne de victimes autre chose que des lambeaux sans intérêt d’individualités dissociées, s’étaient munis de leurs raclettes pour éliminer le total des allongés, et fonçaient vers le trou à raclures en chantant l’hymne de Molitor, composé en 1709, par Vaillant-Couturier et qui commence ainsi : Messieurs et Mesdames, Veuillez évacuer la piste, (s’il vous plaît) Pour nous permettre de Procéder au nettoyage… Le tout ponctué de clackson destinés à entretenir des âmes les mieux trempées un frisson d’incoercible terreur. »

Cet univers qui enlève à l’homme toute humanité, on le retrouve encore plus loin dans le roman.

Chloé se tourna vers la glace à sa droite et frissonna. Une bête écailleuse les regardait passer, debout près d’un poteau télégraphique. – Regarde, Colin, qu’est-ce que c’est … Colin regarda. – Je ne sais pas, dit-il. Ça…. Ça n’a pas l’air méchant. – C’est un des hommes qui entretiennent les lignes, dit Nicolas, par-dessus, son épaule. Ils sont habillés comme ça pour que la boue n’entre pas jusqu’à eux… – C’était… c’était très laid… murmura Chloé. Colin l’embrassa. – N’ai pas peur, ma Chloé, c’était juste un homme… » Colin et Chloé traversent des mines de cuivre. Ils croisent des mineurs qui les regardent avec « une pitié un peu narquoise… Ils étaient larges et forts, ils avaient l’air inaltérable. »

Lors d’une discussion entre Chloé et Colin, Boris Vian, issue d’une famille de rentier où le travail est un élément qui fait partie d’une autre dimension, exprime à travers ses personnages tout son ressentiment envers le monde du travail. Il s’ensuit une discussion entre les deux amoureux à ce sujet. –

« Pourquoi sont-ils si méprisants ? demanda Chloé. Ce n’est pas tellement bien, de travailler. – On leur a dit que c’est bien, dit Colin. En général, on trouve ça bien. En fait, personne ne le pense. On le fait par habitude et pour ne pas y penser, justement. – En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire. – Il faut construire les machines, dit Colin. Qui le fera ? – Oh, évidemment, dit Chloé, pour faire un œuf, il faut une poule, mais une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’œufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule. – Il faudrait savoir, dit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre, alors il ne leur reste plus pour travailler. – … – Non, dit Colin, ce n’est pas leur faute. C’est parce qu’on leur a dit : le travail, c’est sacré. C’est bien, c’est beau, c’est ce qui compte avant tout, et seuls les travailleurs ont le droit à tout. Seulement, on s’arrange pour les faire travailler tout le temps et alors ils ne peuvent pas profiter. – Mais alors ils sont bêtes, dit Chloé. – Oui, ils sont bêtes, dit Colin. C’est pour ça qu’ils sont d’accord avec ceux qui leur font croire que le travail, c’est ce qu’il y a de mieux. Ça leur évite de réfléchir et de chercher à progresser et à ne plus travailler. »

Chick, fait penser au père de l’auteur, rentier ruiné obligé de travailler : Chick l’ami de Colin, a trouvé du travail dans une usine.

«En bas, devant chaque machine trapue, un homme se débattait, luttant pour ne pas être déchiqueté par les engrenages avides. Au pied droit de chacun, un lourd anneau de fer était fixé ; on ne l’ouvrait que deux fois par jour, au milieu de la journée et le soir. Ils disputaient aux machines les pièces métalliques qui sortaient en cliquetant des étroits orifices ménagés sur le dessus. Les pièces retombaient presque immédiatement, si on ne les recueillait pas à temps, dans la gueule grouillante de rouages, où s’effectuait la synthèse. »